[LA MADRE MUERTA] Juan Emmanuel Bajo Ulloa, 1993

On vous le dit, Ismael a l’air d’être un mec sympa. Forcément, c’est Karra Elejalde, bonne pâte du cinéma espagnol, qui l’interprète : un choix sans hasard. Mais les premières minutes nous en dissuadent très vite : Ismael est un bonhomme tranquille jusqu’au moment où les choses ne vont pas dans son sens. Du genre capable de vous égorger, de vous exploser la tête ou de vous démonter la face si la situation dégringole. Un anti-héros à l’image du film, où il est impossible de savoir où l’on va. Comme une manipulation saine et tordue.

Notre cher ange vit donc en ménage avec une compagne qu’il n’aime pas, et prépare un déménagement en vue d’un récent méfait (il a noyé son boss dans sa propre bière…). Mais un jour, il croise le regard d’une jeune femme porteuse d’un handicap : il reconnaît en elle la fille d’une de ses victimes, qu’il a tué lors d’un minable cambriolage. Cette victime, c’est cette «madre muerta» dont on ne saura rien, simple image, simple silhouette, fantôme à jamais fantôme. Obsédé par l’adolescente, pourtant amorphe et muette, le malfrat la kidnappe pour la tuer…

Une jolie tournée de festivals n’a visiblement pas sauvé La Madre Muerta de l’oubli. Il faudra trois ans pour voir le film sortir en salles chez nous, avant de disparaître de là où il était venu. La hype du cinéma de genre ibérique (Amenabar et Iglesia c’était «in») expliquerait sans doute ce traitement hâtif. Et pourtant quel film. On parlait d’inattendu, La Madre muerta est en effet bâti ainsi : avec une atmosphère à la limite du gothique, flattée par une photo splendide (nuit bleutée, cathédrale abandonnée, manoir qui grince). On ne sait pas où l’on s’embarque, et encore moins les personnages, tous en quête de l’inaccessible : le désir, l’amour, le rire… ou le chocolat. Pas grand monde n’aura ce qu’il veut ici. Ou presque. En désirable indésirée, Lio nous rappelle qu’elle s’est bâtie une curieuse carrière de film d’auteur (Akerman, Lelouch, Breillat, Kurys) à l’opposé de sa discographie pop, et qu’elle était très loin d’être une mauvaise actrice.

Une surprise parmi d’autres dans ce thriller violent et désespéré, où même les scènes de suspens jouent entre l’effroi total et l’hilarité franche, comme cette tentative de meurtre sordide ou ce cache-cache avec une victime à la vessie incontrôlable. Madre chaos. Bref, du beau chaos sans étiquettes : du thriller oui bien sûr, mais drôle. Gravissime aussi, et parfois bizarre. Romantique un peu, et franchement cruel. Et une maîtrise formelle totale, absolue. La marque d’un grand, qui aurait pu devenir le Michele Soavi espagnol.

1h 42min | Drame, Thriller
De Juan Emmanuel Bajo Ulloa |
Avec Karra Elejalde, Ana Álvarez, Lio

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