Pour son premier long métrage coréalisé, Kathryn Bigelow signe un biker movie très cuir doublé d’un portrait sans concession de l’Amérique profonde des années 1950.
PAR ROMAIN LE VERN
A l’origine, Kathryn Bigelow voulait devenir peintre. De fait, elle a étudié les beaux-arts à la San Francisco Art Industrie. Le déclic pour le cinéma est venu à 27 ans lorsque qu’elle a l’opportunité de réaliser un court-métrage de 17 minutes : The Set-Up, dans lequel apparaît Gary Busey. Fascinée par ce mode d’expression artistique, elle s’inscrit à l’Université de Columbia, rencontre des gens du métier, dont un certain Monty Montgomery. Ensemble, ils réalisent un long métrage où le but premier consiste à se faire plaisir et à se faire remarquer. Ce sera The Loveless.
Pendant un peu moins d’une heure trente, le film suit des personnages paumés, en plein néant, qui se la jouent Black Rebel Motorcycle Club dans des bleds minables aux États-Unis dans les années 50. A l’origine, ce ne devait être qu’un petit film de bikers au budget minuscule qui dans le meilleur de cas pouvait passer pour un pastiche des productions Roger Corman.
1959. Sur les routes poussiéreuses du Sud des États-Unis, un groupe de jeunes bikers se dirige vers Daytona. Habillés de cuir noir, ils veulent crier leur colère au monde entier. Durant leur voyage, ils font escale dans une petite ville pour réparer leurs motos. C’est ici que leur chef va flirter avec une jeune mineure de la ville, et déclencher la colère de son père et des autres habitants. Ambiance fin du monde.
A l’écran, la structure narrative évoque celle d’un western, procédant à la même montée paroxystique vers une explosion de violence brute. Après un démarrage lent, le rythme du film s’accélère soudainement pour tendre vers un climax dantesque. Ce météorite venu de nulle part convoque des influences (de Sam Peckinpah à Sergio Leone en passant par Kenneth Anger) tout en révélant les fortes personnalités de ceux qui sont derrière la caméra.
Il est d’autant plus marquant dans la carrière de Bigelow qu’elle a creusé ce sillon original (se distinguer dans un cinéma viril), là où Montgomery s’est arrêté pour jouer les producteurs attentionnés de Lynch et faire une apparition marquante dans Mulholland Drive en cow-boy. Un signe qui n’est pas anodin, surtout de la part de David Lynch – qui lui doit beaucoup (c’est d’autant plus flagrant en voyant aujourd’hui The Loveless). Pendant le tournage, Montgomery s’occupait de la technique et Bigelow dirigeait les comédiens. Parmi eux, il faut distinguer Willem Dafoe, dans son premier rôle principal au cinéma.
Autrement, en termes de narration, impossible de ne pas penser à L’équipée sauvage (Laszlo Benedek, 53), auquel Bigelow et Montgomery rendent ouvertement hommage – Dafoe n’ayant hélas pas le charisme de Marlon Brando – jusque dans les éléments les plus signifiants (les motards aux blousons noirs, les courses sauvages, les bagarres de voyous, l’intrigue sentimentale).
Il y a aussi une forme de désabusement en plus, sans doute héritée du trio infernal Electra Glide in Blue, Easy Rider et Macadam à deux voies. La bande-son de Robert Gordon, icône du rockabilly (qui a un petit rôle dans le film), John Lurie et Eddie Dixon (pas crédité au générique) accentue le charme de cette petite production, piochant également dans le répertoire musical de Brenda Lee et Little Richard. Bien qu’inédit en France, The Loveless laissait promettre le meilleur pour l’avenir de Bigelow, développant déjà son sujet de toujours : l’addiction. On connait tous la suite…

