[I START COUNTING] David Greene, 1970

Ceci n’est pas un proto-slasher, ni totalement un thriller, ni de l’érotico-gothic, ni vraiment un giallo sauce rosbif. Ceci est juste, mais c’est déjà beaucoup, l’incroyable exemple d’un cinéma britannique post-Hammer et post-Blow Up (1967) tenant les labellisations officielles en horreur. Et qui mérite toute votre attention.

Wynne Kinch (Jenny Agutter) vit avec sa famille adoptive dans une paisible banlieue londonienne (le tournage s’est fait à Bracknell, dans le Berkshire, où Sidney Lumet ira tourner son The Offence deux ans plus tard…). Un tueur anonyme y trucide des ados de sexe féminin. Voilà qui est original! Malgré les avertissements familiaux, Wynne n’en à rien à secouer et souhaite continuer à vivre « avec le danger » comme d’autres vivent « avec le virus« . A 14 ans, elle est travaillée par ses premiers émois sexuels, et n’a d’yeux que pour Georges, bellâtre rouquin de 32 balais. Mais le problème ne se limite pas à la différence d’âge. L’autre complication de ce dossier, c’est qu’il s’agit en fait de son frère, ce qui rend l’équation bien sulfureuse. En suivant le Georges partout où il se déplace, notre héroïne se demande si ses mensonges à répétition ne dissimulent pas une effroyable vérité: et si c’était lui, le Ed Gein du patelin?

Voilà qui rappelle l’argument de L’Ombre d’un doute d’Hitchcock (1943), ici transbahuté dans une Angleterre ouvrière qui s’abreuve, à son tour, aux fantaisies pop du Swinging London. Le film s’ingéniera à multiplier les pistes concernant le meurtrier (ne comptez pas sur nous pour divulgacher). Mais, comme dans bien des films contemporains d’I Start Counting, la question n’est pas vraiment là. Le vrai plaisir de ce film méconnu qui n’a même pas eu droit à une exploitation salle aux US, c’est le cheminement mental de cette ado, qui s’approprie la rue alors que tout le monde lui déconseille, et qui refuse de voir – n’est-ce pas une belle définition de l’amour – ce qui se joue sous ses yeux… À savoir: que cette union a tout de ce que nos contemporains qualifient de relation toxique (this in an euphemism…)!

Plastiquement, c’est une merveille, l’éclairage étant assuré par un collaborateur de Nicolas Roeg appelé à une grande destinée: Alex Thomson (Docteur Phibes 2, Excalibur, Eureka, La forteresse noire, Legend, L’année du dragon et plus tard le Alien 3 du père Fincher). Le film est malicieusement suspendu au regard de notre héroïne, enserrée dans un canevas dont le cinéma puritain raffole (ce bon vieil amalgame entre l’éveil sexuel, le danger, et la mort…), motif détourné ici de manière corrosive: l’absence totale de grille morale que Wynne plaque sur ce qu’elle voit ou ce qu’elle fantasme. Dans son pull en laine mohair, l’actrice en question pourrait être la cousine aînée d’Adjani et s’appelle en vrai Jenny Agutter: on la retrouvera dans une flopée de films importants (Walkabout, L’âge de cristal, Le Loup-garou de Londres…). Elle et son affriolante bestah (jouée par Clare Sutcliffe) sont absolument parfaites, à tel point d’ailleurs qu’on reprochera au duo féminin sa « lubricité précoce« , ce qui desservira la sortie du film. Film qui peinerait à réunir des financements publics aujourd’hui, cela va sans dire.

L’humour british a parfois quelque chose de balourd (cf. l’agaçant A Hard Day’s Night de Richard Lester). Rien de tel ici, où les psychologies sont finement ciselées. Voyez comment tous les personnages qui représentent l’institution (la famille, le professeur, le prêtre) semblent dépassés par cette vague hormonale qui submerge l’ensemble du corps étudiant en uniforme, institution qui ne peut plus faire grand chose pour corseter l’incorsetable…

Quelques mots enfin sur ce réal disparu des radars, David Greene, baroudeur de la télévision britannique ayant travaillé avec des acteurs de renom, surtout « connu » pour Godspell en 1973 (un musical anticipant Hair présenté en compét’ à Cannes) et Sauvez le Neptune en 1978 (un drame en haute mer avec Charlton Heston et David Carradine). On ne fera pas comme si on connaissait la valeur de sa filmo: on peut juste vous dire que ce coming of age fricotant avec le thriller horrifique vaut assurément le coup d’oeil.

Réalisé & produit par David Greene. Scénario: Richard Harris, d’après le roman éponyme de Audrey Erskine Lindop. Avec: Jenny Agutter, Bryan Marshall, Simon Ward – Musique: Basil Kirchin – Photo: Alex Thomson – Montage: Keith Palmer – Production: Triumvirate Films – Distribution: United Artists – Date de sortie UK: 27 novembre 1970 – Durée: 1h45.

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