[DESPERATE LIVING] John Waters, 1977

Après tant de subversions (scatologie, cannibalisme, sadomasochisme etc.), que reste-t-il à transgresser? Que dire? Plus rien ne sera aussi trash, aussi engagé et aussi bizarre chez John Waters.

Peggy Gravel (Mink Stole), une bourgeoise hystérique, vient de sortir de l’hôpital psychiatrique. Son mari (George Stover) pensait qu’elle irait mieux. En réalité, c’est pire, elle est complètement atteinte. A tel point qu’elle tue son mari en présence de sa bonne noire et obèse (Jean Hill). Complices comme cochonnes, les deux femmes décident alors de fuir à Mortville, une ville en dehors de la société où peuvent se réfugier les pauvres ères, les marginaux, les criminels à condition de se soumettre aux humiliantes conditions d’existence imposées par la Reine Carlotta (l’hallucinante Edith Massey). C’est là qu’elles font la connaissance d’un couple de lesbiennes assez spé qui les accueillent dans leur taudis et qui veulent faire exploser le système monarchique dictatorial.

Le Magicien d’Oz est le premier film que John Waters a découvert, enfant, et selon ses propres mots, c’était la méchante sorcière de l’Ouest qu’il préférait, pas Dorothy. Pour Desperate Living, vrai conte de fées punk super inspiré du Alice aux pays des merveilles de Lewis Caroll, il va tout faire à l’envers, en réaction aux mélodrames de Douglas Sirk (les séquences inaugurales, domestiques, bourgeoises, à hurler de rire), en réaction au cinéma Hollywoodien (du casting et des séquences 100% queer), en réaction à l’Amérique de l’époque aussi. Ce qu’il a toujours fait, même dans ses courts avant Pink Flamingos (Mondo Trasho etc.).

A bien regarder, Desperate Living demeure un vrai film étrange, jusque dans sa construction narrative erratique : la première fois qu’on le découvre, on ne sait pas bien où l’on va mais « on y va ». C’est le premier John Waters à ne pas être estampillé «Dreamland». On y retrouve bien toute sa fidèle bande de comédiens (Mink Stole, Edith Massey, Susan Lowe, Liz Renay, Mary Vivian Pearce, Cookie Mueller) mais il manque quelqu’un: Divine, engagé(e) à long terme pour une pièce de théâtre Women behind bars. Et même si Mink Stole joue formidablement la bourgeoise décadente psychorigide et si Edith Massey compose une extraordinaire reine Carlotta, symbole d’une monarchie dégénérée méprisant la plèbe et incitant des jeunes éphèbes en cuir à adopter des postures de playmate, un John Waters de la période trash sans la Divine de Pink Flamingos et Female Trouble génère un vide, un manque, une absence. La question, c’est « comment combler cette absence? ». Est-ce que finalement, sans Divine, les autres membres de la bande de John Waters «existent» et peuvent tenir un long métrage? La réponse est oui.

Desperate Living tient du film collectif et solidaire. Son tournage fut endeuillé par la perte de David Lochary, éminence grise hétéro follasse vu dans Pink Flamingos et Female Trouble, décédé d’une overdose en juillet 1977 peu de temps avant la première prise. Est-ce pour cette raison que tous les acteurs donnent l’impression d’être en surrégime, au diapason d’un récit aux errances incertaines et aux copulations glapissantes? Autre signe de singularité : sous ses airs de comédie provoc se cache un vrai pamphlet, fort car explicite, dénonçant dans un premier temps l’hypocrisie des valeurs puritaines US, puis s’attaquant à tous les fascismes; en opposant une norme fantasmée (la norme, c’est Edith Massey) à toutes les formes de marginalité; en montrant à l’écran des «invisibles» au cinéma comme Tod Browning en montrait dans Freaks, la monstrueuse parade au début des années 30 à Hollywood. Le rire a toujours été le fabuleux cache-sexe de l’engagement politique de John Waters: derrière le mauvais goût des scènes impossibles à reproduire aujourd’hui tant elles susciteraient tout plein de scandales, il montre un versant «autre» et méconnu de l’Amérique, revendiquant tout haut la nécessité de montrer ces gens, de s’indigner contre les diktats, de choquer le bourgeois, d’être libre de faire ce que l’on veut de soi-même. Ainsi, on peut tout filmer puisque tout est désamorcé par un humour infectieux, comme toujours chez Waters même quand ça dérape et qu’il le regrette a postériori (la fellation dans Pink Flamingos).

Son film suivant, Polyester, célèbre pastiche de soap dans lequel on retrouve Divine en Elizabeth Taylor et où la nouveauté consistait à gratter des cases afin qu’émane une odeur souvent gerbos (le fameux système Odorama) sera beaucoup plus accessible tout en demeurant jouissif, marquant le début d’une longue période mainstream (Hairspray, Cry Baby, Serial Mother…). A juste titre, Desperate Living reste considéré comme l’un des meilleurs John Waters.

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