[CRISPIN GLOVER] CHAOS SUPERSTAR

Fils de l’acteur Bruce Glover, Crispin Glover reste connu du grand public pour avoir incarné George McFly dans le premier film de la trilogie Retour vers le futur et pour avoir défrayé la chronique en refusant la suite (il réclamait un million de dollars, la prod lui a dit nein mais a utilisé des images de lui, procès etc.). Les cinéphiles l’ont également vu chez David Lynch (Sailor et Lula), Milos Forman (Larry Flynt), Gus Van Sant (Even Cowgirls get the blues)… Ce que l’on sait moins, en revanche, c’est que, s’il s’avère un acteur génial prompt à jouer les marginaux et les inadaptés (merci à lui de si bien nous représenter), c’est aussi un réalisateur dans l’ombre, fasciné par la monstruosité et la bizarrerie.

5 INDISPENSABLES CHAOS
Le fleuve de la mort (Tim Hunter, 1986)
A rebours des feelgood movies de John Hughes qui faisaient les beaux jours du cinéma reaganien, River’s edge révèle de façon beaucoup plus sombre la confusion des ados de l’époque, élevés en regardant la télé par des parents qui étaient hippies quand ils avaient le même âge. Glover joue Layne, une sorte de leader charismatique par défaut, qui trouve l’occasion de s’affirmer comme boussole morale lorsqu’un membre de leur groupe avoue avoir tué sa petite amie, sans savoir pourquoi. Layne est le seul à proposer un semblant de conduite, basée sur une idée pervertie de la loyauté, et insiste pour soustraire le meurtrier à la police. Glover l’interprète en poussant tous les curseurs à fond, apportant des grimaces, une gestuelle et un habillement ad hoc, et ça marche très bien puisque le personnage lui-même est en surreprésentation. Par un heureux hasard de distribution, il est confronté au dealer joué par Dennis Hopper, dont Layne est un ersatz dégénéré. Singulier et méconnu, le film contient plusieurs éléments qui ont inspiré Twin peaks, dont Tim Hunter, ce n’est pas un hasard, a réalisé plusieurs épisodes. G.D.

Sailor et Lula (David Lynch, 1990)
Parmi la quantité de personnages excentriques rencontrés dans Sailor et Lula, Glover joue encore l’un des plus extrêmes: Dale, le cousin de Lula, obsédé par la nativité au point de se déguiser en père Noël toute l’année (d’où son surnom de Jingle Dale). Il est aussi persuadé d’être poursuivi par des extra-terrestres munis de gants en caoutchouc, et il a l’habitude de s’introduire des cafards dans l’anus, ce qui donne lieu à une brève mais inoubliable séquence ambulatoire où Glover rivalise avec les Monty Python dans le registre des démarches stupides. G.D.

Rubin & Ed (Trent Harris, 1991)
Dans ce buddy movie rare, Crispin Glover joue un marginal vivant dans l’hôtel tenu par sa mère qui, flanqué d’un non moins loser (Howard Hesseman, génial) se lance dans une expédition surréaliste pour enterrer son chat, retrouvé mort dans un congélateur. C’est assez touchant, régulièrement drôle, zébré de scènes de pure étrangeté absolument cultes, dont une où le personnage de Crispin lance ses chaussures improbables à celles et ceux qui le mettent hors de lui, dont la géniale Karen Black dans un second rôle hilarant de mégère. RLV

The Doors (Oliver Stone, 1991)
Dans une séquence encore brève mais marquante, Glover joue Andy Warhol faisant connaissance avec Jim Morrison en boîte de nuit. Oliver Stone a mis en scène la rencontre du point de vue de Morrison défoncé, donc en utilisant des effets sonores et psychédéliques dont la pesanteur grotesque est miraculeusement neutralisée par l’apparition de Glover, qui, bien que son personnage soit à jeun, a l’air bien plus halluciné que le pauvre Val Kilmer. En fait, Glover est totalement juste, sachant que Warhol lui-même s’était construit un personnage artificiel avec ses lunettes factices et sa perruque. Du coup, parmi les nombreux acteurs à avoir incarné Warhol, Glover est peut-être le meilleur, à égalité avec David Bowie, qui en a donné sa propre version dans Basquiat. G.D.

Lucky Day (Roger Avary, 2019)
On ne va pas spéculer sur des comparaisons, mais Crispin Glover a été appelé à la rescousse pour remplacer Jean Dujardin dans cette sorte de suite plus ou moins évidente de Killing Zoé, où 25 ans après, le couple relocalisé à Los Angeles est rattrapé par le tueur Luc Chastiel, qui veut venger son frère. Avec seulement 7 jours pour se préparer, Glover s’est approprié le rôle en jouant non pas un tueur français (c’eût été prétentieux), mais un tueur qui affecte l’accent français, ce qui est beaucoup plus poétique et surréaliste. Pour le reste, il joue un liquidateur virtuose avec une conviction totale et une démence sans frein, pour un résultat qui donne envie de hurler de rire. G.D.

NB. Parmi ses films cultes à découvrir, ajoutons The Beaver Trilogy qui est comme son titre l’indique la conjonction d’une trilogie, peut-être la plus étrange au monde. Comme dans un film-à-sketch, les trois segments ont été réalisés à des périodes distinctes: en 1979 (la partie Groovin’Gary, la vraie, intitulée «The Beaver Kid»), en 1981 (le remake avec Sean Penn), en 1985 (le remake du remake avec Crispin Glover).

Comme acteur, Crispin Glover a pris pour habitude de brouiller les pistes en paradant dans des block-busters rémunérateurs (Charlie et ses drôles de dames) et en jouant dans des petites productions indépendantes (Rubin et Ed – sans doute le film qui lui ressemble le plus ou encore le remake de Willard). Mais on oublie qu’il est également cinéaste, l’auteur d’une trilogie sur la monstruosité (What is it?; It’s fine et, un jour peut-être, It’s Mine). Derrière la caméra, il confirme une prédilection séduisante pour la bizarrerie que l’on soupçonnait chez lui depuis longtemps. Pour qui aime les expériences vraiment autres et les défis de cinéma offensifs, il faut à tout prix découvrir ça. A l’origine, le premier What is it, construit sur quasiment dix ans, ne devait être qu’un simple court-métrage. Sans velléité, Glover tourne dans les années 90 les premières scènes à Los Angeles et boucle tout (le tournage, le montage) en douze jours. En fréquentant des festivals du monde entier, il diffuse des extraits de son court, accompagnés de textes. Il en est l’unique producteur et a réussi à achever son projet grâce à l’argent gagné sur Charlie et ses drôles de dames et Willard. Avec le temps et la persévérance, What is it? s’est transformé en long métrage expérimental, annonçant dans son générique final la volonté de créer une trilogie dont le lien serait l’acteur Steven C. Stewart, décédé en 2001 d’une hémorragie cérébrale, un mois après avoir tourné dans les films de la trilogie.

Il se déploie dans un dédale d’images crues et poétiques où l’on peut croiser Shirley Temple et Charles Manson érigés en modèles nazis; quatre femmes à tête de singe jouées par des actrices pornos aux formes généreuses qui se baladent dans le plus simple appareil – l’une d’elles masturbant frénétiquement l’handicapé Steven C. Stewart en gros plan; des escargots qui se font écrabouiller de sel, trancher la tête pendant qu’une voix (celle de Fairuza Balk) hurle à faire exploser les tympans; un homme grimé de noir qui se fait piquer au visage, lapider et jeter dans le vide par des trisomiques hargneux. Déclamés comme ça, les événements paraissent agressifs mais rien n’est gratuit et tout est construit selon une logique (les images ouvrent des réflexions sur le racisme) au vocabulaire précis (la manière dont on interprète des symboles et des codes). Impossible de ne pas penser aux outrances extravagantes de Jodorowsky en son temps. Glover y utilise beaucoup de musique classique et réutilise quelques standards – on y entend la bande-son d’Orange Mécanique et du Chien Andalou. Avec l’aisance d’un cinéphile érudit qui utilise tout un pan de cinéma singulier pour redéfinir l’essence même du cinéma aujourd’hui, il invite à aller au-delà des images et pose une question simple: qu’est-ce qui est choquant au fond? En laissant la possibilité au spectateur de répondre selon sa sensibilité.

Avec le second volet, It’s fine, Crispin Glover change de registre. En apparence, le titre s’impose comme une référence immédiate à la chanson d’Eraserhead entonnée par la «dame au radiateur». Il n’y a rien de honteux à revendiquer aussi ouvertement sa fascination pour ce film: Stanley Kubrick était tellement absorbé par Eraserhead qu’avant le tournage de Shining, il a forcé toute son équipe à le regarder pour être imprégné de son atmosphère de malaise. Mais loin de se résumer à un épigone des meilleurs films de Lynch, It’s fine épouse le vécu de Steven C. Stewart qui a écrit le scénario en s’inspirant des années de lycée. Un temps où il fantasmait sur les «Cherry blossom girls», ces filles aux cheveux longs, sans pouvoir en profiter. A l’écran, il joue le rôle principal d’un tueur en série insoupçonnable qui prend son pied en touchant les cheveux des filles qu’il assassine. Un retournement de situation final vient complexifier l’écheveau. Le film démarre bizarrement. Comme un vaudeville où une femme meurtrie et divorcée (Margit Carstensen, actrice Fassbinderienne des années 70) se lance à la recherche du grand amour et se lie d’amitié avec Steven C. Stewart. Jusqu’à ce que ce dernier, trop longtemps frustré, assassine sa fille. Après une première partie linéaire, la suite fonctionne de manière absurde et rivalise d’idées et d’intuitions (les deux appartements séparés par un couloir, le jeu sur les couleurs) en suivant l’odyssée sanglante de Steven C. Stewart en criminel sexuel. La frontalité et la radicalité de l’exercice n’hésitent pas à en passer par le gag, le discret burlesque des postures, ni même par les éclairs de provocation (une scène de sexe non simulée). Dans un rôle de père de famille, on retrouve Bruce, le frère de Crispin Glover (la ressemblance physique ajoute à la déroute).

En restant derrière la caméra, Glover explore les fantasmes comme des projections mentales et donne la possibilité à un handicapé de concrétiser des fantasmes via le cinéma et les pulsions voluptueuses qu’il provoque. It’s fine est beau comme un cauchemar Lynchien au pays d’Edward Hopper avec la séduction plastique, la beauté de surface et le syndrome Blue Velvet afférent (laideur cachée des beaux, beauté insoupçonné des moches, mélange de la beauté et de la monstruosité, miasmes pathologiques). Depuis, pas de nouvelles de Ir’s mine, le troisième volet de cette trilogie. Lors de la présentation de It’s fine au Festival de Sitges en 2008 où nous étions, Glover nous avait prévenu que It’s Mine sera encore plus sexuel et dérangeant que les autres volets de la trilogie qui allaient déjà très loin dans la représentation du sexe à l’écran. Pour lui, ce sera surtout une manière de donner un sens aux deux précédents films aussi sauvages qu’éblouissants. On l’attend, désespérément. R.L.V.

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