Mario Bava, maitre de genres

Mario Bava a toujours témoigné dans chacun de ses films un plaisir à varier les genres et un amour pour le cinéma dans tous ses états. Malgré l’inévitable usure du temps, ses œuvres contiennent encore des moments de génie qui se manifestent dans l’utilisation de la lumière, la composition des plans et, plus généralement, l’art de suggérer avec un minimum de moyens. Trois de ses œuvres en sont emblématiques : Duel au couteau, film d’aventures à la croisée des mondes cinématographiques (le viking movie et le western) ; Les vampires, plongée parisienne en Cinémascope ; et La baie sanglante, l’un de ses meilleurs films avec Laura Betti, l’icône de Pasolini.

Comme souvent chez Mario Bava, l’idée du film vient d’un effet de mode. Pour rappel, il avait fait Les trois visages de la peur en partant du principe que les films à sketch avaient le vent en poupe en Italie dans les années 60. A la manière de Sergio Leone qui revisitait Yojimbo d’Akira Kurosawa dans Pour une poignée de dollars, Bava profite de la mouvance des films de vikings lancés par Richard Fleischer (Les Vikings) pour mélanger les codes avec ceux du western et rendre hommage à George Stevens (L’homme des vallées perdues). Au-delà des ficelles Hollywoodiennes évidentes, l’histoire reprend des motifs chers à Bava et permet au maestro de puiser son inspiration dans les récits mythiques et mythologiques islandais (l’Edda poétique). L’action de Duel au couteau se déroule dans le Nord de l’Europe mais il ne faut pas se leurrer: le tournage a eu lieu en Italie. On retient toutefois une gestion de l’espace jouant autant sur l’extérieur que l’intérieur afin que l’on ressente le décalage entre la nature et l’intériorité psychologique. Pour donner une illusion de grandeur épique, Bava a utilisé le Techniscope, un équivalent du cinémascope en moins bien, où les bandes noires étaient ajoutées de manière artificielle. L’intensité du film doit également beaucoup à Cameron Mitchell, excellent dans la peau de l’étranger inapprivoisable.

Réalisé en 1956, Les Vampires constitue un cas aussi intéressant. A sa sortie, la paternité du film a été attribuée à Riccardo Freda. En réalité, l’artiste a claqué la porte après dix jours de tournage et a cédé sa place de réalisateur à Mario Bava, qui se contentait alors de remplir ses fonctions de chef-opérateur. C’est la seconde fois après Caltiki le monstre immortel qu’il tire Freda du pétrin. En même temps, il n’était presque pas nécessaire de le mentionner tant son style, reconnaissable au premier coup d’œil, transcende la modestie des moyens et le script un peu rudimentaire. L’ensemble qui propose une transposition du mythe de la comtesse Bathory dans la capitale Française bénéficie d’une atmosphère gothique de premier ordre qui fonctionne paradoxalement pour une ville comme Paris, intégralement reconstituée par Beni Montresor. La manière dont il met en valeur la magnétique Gianna Maria Canale, alors mariée à Freda, préfigure le meilleur pour la suite : Le masque du démon.

Datant de 1971, La baie sanglante peut être considéré comme l’un de ses meilleurs films. Il est connu pour ses scènes de meurtres, extrêmement efficaces, et son final, à la fois ironique et tragique, qui a inspiré beaucoup de cinéastes pour sa liberté à bousculer les idées reçues. C’est valable pour des générations différentes. Par exemple, le réalisateur français Laurent Achard s’en est ouvertement inspiré pour conclure le récit de Le dernier des fous. La vraie force de La baie sanglante réside dans sa propension à surprendre à chaque détour de plan. Au départ, on se croit parti pour un giallo à peine plus violent que ceux que Bava réalisait dans les années 60 (La fille qui en savait trop). En réalité, l’intrigue lorgne plus vers le thriller écologique où la nature est cernée par la violence des hommes. La société prophétique que le réalisateur italien dépeint est carrément pessimiste, annonçant l’absence de morale, l’accumulation de tueries barbares et la naissance d’enfants encore plus dégénérés que leurs parents. Bava rappelle au passage qu’il peut remplir d’autres fonctions qu’illustrateur ou formaliste; il a également un discours clair et cohérent qu’il ne faut pas prendre à la légère. Donner à voir au-delà des images et trouver une substance théorique dans un cinéma naguère réduit à un public adolescent sont devenus les caractéristiques du slasher, genre qui doit beaucoup à La Baie Sanglante pour en avoir posé presque involontairement les bases.

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