Nicky Wu et Charlie Young sont les amants de cette merveille chaos de Tsui Hark. Ici, le réalisateur de The Blade préfère le cœur aux abats et range les sabres pour causer de sentiments interdits, d’une histoire d’amour impossible, de personnages confrontés aux interdits et aux diktats sociaux. Un mélodrame? Oui, certes mais surtout, un ballet opératique.
L’action se déroule sous la dynastie des Jin Postérieurs dans une Chine où la fantaisie est rigoureusement bannie et où les filles doivent obéir à un système patriarcal. Chuk Ying-Toi, fille d’un haut fonctionnaire de la cour, souhaite mener à bien ses études. Pour cela, elle se travestit pour intégrer un collège de garçons. Elle rencontre Leung Shanpak, un jeune homme qui tombe progressivement sous son charme. Malencontreusement, il découvre la vérité : ce n’est pas un homme mais une femme. Leung comprend enfin le pourquoi de son attirance et tombe progressivement amoureux de sa comparse à la vie schizophrène. Seulement voilà, la demoiselle est ramenée dans sa famille pour épouser un homme de son rang.
Après Zu, Le syndicat du crime 3, La secte du Lotus blanc et Green Snake, Tsui Hark signe avec The Lovers une transposition acrobatique de la légende des amants papillons, confirmant sa propension à s’approprier les sources de la culture chinoise à travers ses mythes et ses traditions. Il l’a découverte au début des années 60 à travers un film d’opéra éponyme qui prenait pour thème musical une symphonie écrite par deux compositeurs de Chine populaire (dans la nouvelle version, il a été réorchestré par James Wong et accompagne de manière obsessionnelle le récit). Près de trente ans plus tard, il livre sa version des faits avec des personnages simples soumis à des choix complexes. L’importance est donnée à l’atmosphère qui ressemble à l’univers mental des personnages (à ce qu’ils ressentent et pensent à des moments précis – lorsqu’un des personnages est en colère, l’orage gronde). Visuellement, ça se traduit par une utilisation massive de filtres comme il l’avait expérimenté sur Green Snake.
Conformément à la légende d’origine, le récit est divisé en deux: comique et désinvolte puis tragique et lyrique. La bonne idée de l’histoire – et c’est ici que la mise en scène discrètement sensuelle de Tsui Hark fait des miracles – consiste à filmer des sentiments amoureux comme si on les expérimentait pour la première fois. Il y a quelque chose de beau dans la manière dont les personnages s’affranchissent des conventions sociales pour penser enfin à leur désir et leur épanouissement perso. Le contexte social peu tendre (société chinoise ancrée dans ses conditions drastiques) appuie la dimension sacrificielle et transgressive: cette union était impossible dès ses prémices et les personnages en étaient les premiers convaincus. Mais le cœur a ses raisons que la raison ignore. Dans cette romance, la musique a un rôle important en ce qu’elle relie les personnages, leur permet d’exprimer les sentiments les plus discrets et les accompagne dans toutes leurs étapes. Des poèmes peuvent atteindre des monts de magnétisme et des papillons peints peuvent s’animer par miracle. Le résultat ressemble à une tragédie Shakespearienne racontée par un illuminé virtuose, intensifiée par le jeu incandescent des comédiens.

