[DEMENTIA] John Parker, 1950

Unique film de son auteur, bloqué par la censure de l’État de New York après son achèvement en 1953, Dementia est un cauchemar sans aucun dialogue, seulement traversé de musique, de bruits et de quelques ricanements.

Une jeune femme se réveille d’un cauchemar dans un hôtel sordide de Los Angeles. Elle quitte sa chambre et se promène dans la nuit. Elle rencontre un vendeur de journaux nain qui lui présente le journal du jour, dont la manchette annonce un « assassinat mystérieux ». Elle sourit énigmatiquement et poursuit sa route. Dans une allée sombre, un rôdeur l’approche et l’attrape. Un policier la sauve et brutalise l’homme ivre alors qu’elle s’éloigne. Parallèlement, un souteneur moustachu l’aborde et l’entraîne dans la limousine d’un homme riche et obèse. Pendant qu’ils traversent la nuit, elle se remémore son enfance tragique et son père violent, qu’elle avait poignardé à mort après qu’il eut tué sa mère infidèle.

L’homme riche l’emmène dans des bars et des boîtes de nuit, puis dans son élégant appartement en hauteur. Il l’ignore d’abord tandis qu’il se délecte d’un copieux repas. Elle le tente et, lorsqu’il s’avance vers elle, le frappe avec un couteau avant de le pousser vers la fenêtre. L’homme s’agrippe alors à son pendentif et l’arrache, mais finit par tomber dans le vide. La femme sort du bâtiment. Dans la rue, le corps de l’homme est entouré de badauds. Elle récupère son pendentif en coupant la main du cadavre avec un couteau. Une patrouille apparaît ; un policier la traque avec un projecteur tandis qu’elle s’enfuit. Il semble avoir le visage de son père. Elle cache la main coupée dans le panier d’une vendeuse de fleurs. Le souteneur réapparaît et l’entraîne dans un club où un public enthousiaste regarde jouer un groupe de jazz. Le policier entre à son tour et la foule se met à la montrer du doigt en ricanant. La jeune femme s’évanouit et se réveille dans sa chambre d’hôtel, comme si tout cela n’avait été qu’un cauchemar. Mais dans un tiroir, elle découvre son pendentif brisé, toujours serré dans les doigts de la main coupée. Le cauchemar n’est donc peut-être pas terminé.

À la base, c’est l’histoire de John Parker, fils d’exploitants de salles de cinéma, qui s’est inspiré du cauchemar raconté par sa secrétaire Adrienne Barrett. Pensé d’abord comme un court métrage, le projet prend progressivement la forme d’un long métrage et Barrett devient son héroïne, simplement créditée comme « The Gamin ». Tourné en studio à Hollywood et dans les rues de Los Angeles, notamment à Venice, le film est achevé en 1953. Parker signe là son unique long métrage.

En moins d’une heure, le spectateur assiste donc à un véritable « rêve dans le rêve ». Les visions hallucinées se succèdent, peuplées d’êtres menaçants ou grotesques : un nain vendeur de journaux, Angelo Rossitto, connu notamment pour Freaks de Tod Browning ; un homme riche et obèse interprété par Bruno VeSota ; un policier qui possède le même visage que le père de l’héroïne, joué par Ben Roseman. Le procédé du double renforce cette impression d’un monde entièrement soumis aux projections mentales de la jeune femme.

Le film se heurte pourtant à la censure. Après son achèvement en 1953, le New York State Film Board refuse à plusieurs reprises de lui accorder son visa, jugeant notamment son contenu « inhumain » et « indécent ». Parker refuse de procéder aux coupes exigées, préférant abandonner temporairement l’idée d’une sortie en salles. En 1955, le film finit néanmoins par être autorisé après plusieurs modifications, dont la suppression de la longue séquence où l’héroïne tranche la main de l’homme riche et celle où elle la dépose dans le panier de la vendeuse de fleurs. Dementia sort finalement à New York le 22 décembre 1955, en double programme avec Picasso. L’exploitation reste extrêmement limitée.

Le film connaît ensuite une seconde vie lorsque ses droits sont acquis par Jack H. Harris. En 1957, il le remonte et le ressort sous le titre Daughter of Horror. La nouvelle version conserve son absence de dialogues mais ajoute une voix off d’Ed McMahon, qui commente et explicite les événements, allant jusqu’à présenter l’héroïne comme responsable des crimes dont elle est témoin ou qu’elle commet. Cette mouture connaîtra elle aussi une exploitation limitée, mais elle permettra au film de continuer à circuler, notamment grâce à son apparition dans The Blob en 1958.

Dans tous les cas, il reste l’essentiel : une mise en scène expressionniste qui transforme Los Angeles en paysage mental, avec ses rues noires, ses silhouettes inquiétantes, ses perspectives déformées et ses apparitions absurdes. Parker mêle le film noir, le cinéma d’horreur et l’expressionnisme, tout en construisant un récit soumis à la logique discontinue du rêve. L’absence de dialogues renforce encore cette sensation : ce sont les images, la musique de George Antheil et les effets sonores qui racontent l’histoire. Le jazzman Shorty Rogers et ses Giants apparaissent notamment dans la séquence du night-club.

Il faut surtout voir à quel point ce coup d’essai, longtemps oublié, a nourri l’imaginaire du cinéma fantastique américain. Sa logique cauchemardesque, son absence de dialogues et sa façon de faire de la ville le prolongement d’un inconscient malade annoncent certaines formes du cinéma fantastique et expérimental qui se développeront dans les décennies suivantes. On peut notamment penser à Carnival of Souls, autre film indépendant américain qui transformera à son tour un environnement quotidien en paysage mental. Dementia reste ainsi une anomalie magnifique : un objet indépendant, presque sans équivalent dans le cinéma américain de son époque, qui semble avoir été fabriqué en dehors de son temps.

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