En 1994, Tinto Brass signait avec Paprika, l’un de ses meilleurs films sur la fermeture des maisons closes. Le Visconti de l’érotisme ayant déjà tout dit, pourquoi rivaliser avec lui sur ce terrain-là? Plus cérébral, Bertrand Bonello explore la même chambre secrète des fantasmes mais avec infiniment plus de trouble, de déambulation hypnotique et d’inquiétude intérieure. Dans un premier temps, on peut voir ce film comme un vrai jeu de pistes cinéphile, érudit et surréaliste. La blessure au visage d’une des prostituées, prodiguée par un client sadique, renvoie à l’œil fendu dans Un Chien Andalou, de Luis Buñuel. Dans ses meilleurs moments, L’apollonide – souvenirs de la maison close rappelle Franju pour le jeu des masques, les fantômes et la dimension fantastique, à Ophuls pour le plaisir triste et l’amour mortifère.
Au-delà des références, Bonello donne à ressentir physiquement l’asphyxie des maisons closes comme la fin d’une époque, en reliant hier à aujourd’hui, et filme les filles de joies comme des fleurs fanées. Ne pas conclure qu’il observe ce monde en vase clos avec la froide distance du moraliste (ou l’œil redoutable de la déraison). Le voyage qu’il propose est un aller-simple, mais l’amour fou triomphe toujours de la mort. En captant les regards tristes de ces princesses qui vendent leurs corps automates, épuisés de désir, en attendant secrètement le prince charmant, le réalisateur de Tirésia sonde l’alchimie des rencontres, le risque de s’abandonner au regard de l’autre, des dangers de se rencontrer. A chaque fois, même lorsque l’illusion de l’amour surgit, on en conserve des marques et des blessures à jamais béantes. « Le bonheur n’est pas gai« , assénait Jean Servais à la fin du Plaisir de Max Ophuls. Non, le bonheur n’est pas gai. Il est même parfois atroce.

