Pour sa première expérience aux Etats-Unis, le réalisateur coréen Park Chan-Wook (« Old Boy ») a eu les coudées franches. Il n’a jamais caché son amour pour le cinéma d’Alfred Hitchcock. Sa découverte de « Sueurs Froides » a considérablement bouleversé son parcours de cinéphile. Le scénario de « Stoker », signé Wentworth Miller (« Prison Break »), a certainement dû lui taper dans l’œil en raison d’une flagrante parenté avec « L’ombre d’un doute » (1943) qui racontait déjà le retour d’un oncle suspect dans une famille et éclairait quelques zones d’ombre.
A dire vrai, « Stoker » en est un quasi-remake jusque dans la caractérisation des personnages (le jeu d’attirance/répulsion d’une frêle adolescente pour un oncle monstrueux). Toute la différence réside dans la capacité de Park Chan-Wook à transcender un canevas éculé par la mise en scène et un art consommé du flashback/flash-forward.
Cette technicité proche de celle des premiers longs métrages maniéristes de Brian de Palma génère suffisamment de rebondissements et d’éclairs de folie (toute la partie avec Jacki Weaver jusque dans la première apparition de l’actrice) pour donner envie de se perdre dans l’écheveau, d’en voir et d’en savoir toujours plus. Elle amplifie aussi la beauté morbide de cette fable sur le pourrissement de la bourgeoisie, la vampirisation, la perte de l’innocence. On est en cela dans le sillage de « Thirst, ceci est mon sang », le précédent Park Chan-Wook.
Park Chan-Wook traduit le passage à l’âge adulte avec des araignées qui grimpent sur les jambes, du désir qui consume du dedans et des métaphores filées et stylistiques. On retrouve son goût pour les mélanges (le sang et le sexe), la saveur rose bonbon et noir désir de sa trilogie sur la vengeance (« Sympathy for Mister Vengeance », « Old Boy » et « Lady Vengeance ») importée aux Etats-Unis et nullement dénaturée.
Mia Wasikowska a trouvé un rôle aux antipodes de « Alice aux pays des merveilles » de Tim Burton – auquel on reprochait justement son manque de noirceur et de perversité. Matthew Goode sous influence fantomatique de Robert Mitchum dans « La nuit du chasseur » de Charles Laughton (1955), n’a pas besoin de trop forcer le trait pour incarner le méchant : son regard reptilien suffit à faire flipper. Et, dans un second rôle de vamp Hitchcockienne, Nicole Kidman n’a peut-être jamais aussi bien incarné « le feu sous la glace ». Un feu éteint depuis longtemps et une glace fondue au fond d’un verre de whisky.

