Avec « Daniel y Ana » (2009), son premier long métrage, le jeune réalisateur mexicain Michel Franco prenait un risque monstrueux en montrant deux vies brisées en seulement quelques heures, en l’occurence un frère et une soeur kidnappés par des ordures pour commettre l’impensable. Franco utilisait une image propre pour réfléter une brutale réalité organique et nous faire ressentir l’onde d’une expérience de cinéma. La mise en scène évoquait les premiers films de Michael Haneke (la froideur clinique des cadres) et de Gus Van Sant (les personnages extérieurs à l’événement sont majoritairement filmés de dos ou de loin). La caméra, à distance, ne tremblait pas plus qu’un scalpel de chirurgien dans une blessure immonde.
Michel Franco creuse la même veine sismique que « Daniel y Ana » dans son second long métrage, « Despues de Lucia », qui sort mercredi prochain au cinéma.
Lucia est morte dans un accident de voiture il y a six mois ; depuis, son mari Roberto, et sa fille Alejandra, tentent de surmonter ce deuil. Afin de prendre un nouveau départ, Roberto décide de s’installer à Mexico. Alejandra se retrouve, nouvelle, dans une classe. Plus jolie, plus brillante, elle est rapidement la cible d’envie et de jalousie de la part de ses camarades. Refusant d’en parler à son père, elle devient une proie, un bouc émissaire.
Pour raconter cette trajectoire effrayante de beauté ruinée (une adolescente maltraitée par ses camarades de classe et son père à sa recherche pour la défendre), Michel Franco recompose un puzzle en le compliquant de différents niveaux chronologiques et propose une incroyable étude de cas sur les thèmes de la culpabilité et de la vengeance – le tout montré en images denses et crues.
C’est d’un tel réalisme que cela ne peut être que du vécu : « J’ai connu un adolescent qui a subi à l’école et pendant plus d’un an des violences physiques et psychologiques, jusqu’à un point particulièrement cruel. », confesse le réalisateur dans le dossier de presse.
Au-delà du sujet qui peut faire peur, « Despues de Lucia » se révèle l’alliance d’une mise en scène viscérale et d’un script raisonné. Le spectateur peut avoir la sensation d’être pris en otage et pour peu que l’on ne soit pas amateur des expériences malaisantes du réalisateur autrichien Michael Haneke (« Funny Games »), on peut trouver ça insoutenable : « Je ne sais pas si Michael Haneke est une influence ou si je l’ai beaucoup volé. C’est un de mes réalisateurs préférés. J’admire beaucoup ses films et j’aime particulièrement son aspect analytique et la confiance qu’il accorde aux spectateurs. Cela dit, je ne veux pas me comparer à lui, ce serait prétentieux. » Pourtant, c’est du vrai et grand cinéma, pas un énième reportage racoleur sur la violence à l’école.
« Despues de Lucia » témoigne de la vision du monde noire de son auteur : « Nous vivons aujourd’hui au Mexique une sorte de guerre civile, et il n’est donc pas étonnant que j’aie fini par réaliser un tel film – cela s’est fait de manière très naturelle car je vis dans un pays lui-même très violent… Mais je pense que l’histoire de « Despues de Lucia » pourrait se passer n’importe où. Les récents événements en Norvège, aux États-Unis, partout… montrent une société gangrenée par la violence ».
Tragique et puissant, le résultat dresse un constat cruel, très contemporain (l’alienation des adolescents aux réseaux sociaux, la vindincte envers le marginal dans un groupe de monstres) qui ne sombre jamais dans la démonstration, la putasserie ou la mélodramatisation. La dernière image – terrible – prend à la gorge et hante longtemps après la projection. Un vrai choc, très controversé lors de sa présentation au dernier Festival de Cannes dans la section « Un Certain Regard », visible dès mercredi prochain dans les salles.

