[CRITIQUE] INTERSTELLAR de Christopher Nolan

A une époque où les hommes doivent gérer l’approvisionnement d’une planète sous-alimentée, un père de famille (Matthew MacConaughey) voit sa vie basculer lorsqu’un signal crypté l’amène dans une base secrète de la NASA. Là-bas, des savants fomentent des plans pour envisager le sauvetage de l’espèce et veulent envoyer un groupe d’explorateurs pionniers dans l’espace pour utiliser une faille récemment découverte dans l’espace-temps. Leurs missions : repousser les limites humaines et partir à la conquête des distances astronomiques dans un voyage interstellaire.

A l’origine, huit ans plus tôt, Steven Spielberg devait réaliser Interstellar et Christopher Nolan s’occuper du scénario. Pour des raisons d’emploi du temps, Spielberg a finalement décliné l’offre et confié la réalisation à Nolan qui, de Inception à la trilogie Batman, est devenu l’un des réalisateurs les plus rentables à Hollywood tout en gardant son statut d’auteur.

On avait laissé ce cinéaste, l’un des plus passionnants de ces vingt dernières années, avec l’ultime volet de la saga Batman (The Dark Knight Rises), dans un écrin apocalyptique : la super-maîtrise de Nolan était mise à mal par les convulsions de Gotham City en proie aux super-méchants. Alors que l’on pensait son cinéma définitivement contaminé par la bile misanthrope, la noirceur, le spleen et l’inertie, Christopher Nolan laisse entrevoir un éblouissant espoir dans Interstellar qui ressemble, en apparence, à son film le plus positif et qui tient autant du film de science-fiction aux confins du cosmos, du mélodrame sur des relations humaines complexifiées par la distance, la solitude, le manque et les paradoxes temporels et du vaste flux d’amour qui emporte tout.

Christopher Nolan a été l’un des premiers cinéastes à exploiter la capacité récente du public à comprendre une forme de narration fragmentée. De la même façon que pour son Inception, il dépasse, avec l’esprit d’un bâtisseur de cathédrale, l’apparente superficialité du film de genre pour rendre justice à l’univers intérieur du rêve et de la mémoire. On se souvient que, dans Inception, le temps variait considérablement dans les rêves et permettait de faire passer des mois pour des secondes, tandis que les effets d’un accident dans un rêve avaient aussi des répercussions dans un autre. C’est un peu la même logique dans Interstellar.

Si un film n’avait pas déjà pris le titre, Interstellar aurait pu s’appeler Gravity tant la superproduction de Christopher Nolan parle de gravité au sens propre comme au sens figuré avec d’un côté la gravité physique qui nous retient au sol et la gravité émotionnelle inhérente à nos vies marquées par la finitude. D’un côté, le physique (ce qui nous permet de tenir debout); de l’autre, la métaphysique (l’inconnu, l’imaginaire, le symbolique). Mais, à la différence de Gravity qui commençait directement dans l’espace, dans le but de créer une immersion instantanée, Interstellar se révèle plus dans l’exploration. Il développe des enjeux humains pour introduire les différents personnages, leurs fonctions, leurs relations, dans les sols du Midwest, avant de s’envoler vers les étoiles, dans les confins du cosmos.

Taxé à tort de cérébral et glacial, Christopher Nolan ne pouvait pas faire abstraction des sentiments pour raconter, derrière l’exploration spatiale confrontant l’homme à lui-même et à l’univers tout entier, l’amour filial, ce qui lie un père et sa fille et pour donner plus d’importance à l’humain qu’aux effets spéciaux. La réussite réside ici dans le fait que ses héros mélancoliques nous touchent parce qu’ils nous ressemblent. C’est la partie humaniste, Spielbergienne. Lors de ces scènes, Nolan étire les situations pour créer du trouble (la fille parle de la présence de fantômes dans la maison) afin de donner au spectateur le sentiment qu’il va saisir une effrayante et invraisemblable vérité.

Le décollage est immédiat, et on monte très vite à une altitude qui se maintient constamment à un niveau qu’on peut qualifier de stratosphérique.

Ce qui frappe le plus, pendant les quasi-trois heures de projection de Interstellar, c’est la liberté que Nolan a réussi à s’octroyer en signant un sorte de fantasme de cinéphile marqué par une résistance à la 3D (Nolan préfère l’IMAX), conçu dans une nostalgie de « l’âge d’or du blockbuster », s’inspirant des films de science-fiction ayant marqué son enfance (n’oublions pas que Blade Runner qu’il a découvert à 13 ans est à l’origine de son métier et de sa passion).

Derrière la facture industrielle d’un tel objet, Nolan n’a jamais paru aussi personnel, remettant sur le tapis son appétence pour la manipulation, ses obsessions et ses sujets de prédilection (l’identité, la paternité, la confusion entre réalité et illusion, le passé et le présent, le rapport du temps).

Quelque chose de métaphysique, d’immense et donc de plus fort que nous se joue ici, comme si Nolan parcourait dans un espace-temps les oeuvres de ses cinéastes favoris, de générations différentes, de John Ford à Stanley Kubrick en passant par Andrei Tarkovski. D’où cette impression pour le spectateur et a fortiori le cinéphile d’être minuscule en regardant ce film grandiose.

Sans en avoir l’air, Interstellar s’inspire d’hier pour raconter aujourd’hui. Nolan cite la Grande Dépression des années 30, cette période sombre marquée par une énorme perte des actifs, une crise de confiance durable, les faillites d’entreprise et surtout le «dust bowl», ces tempêtes de poussière ayant frappé une partie du Middle-West, ayant détruit les récoltes et érodé les terres, enseveli les habitations sous des couches de fines particules et ruiné les fermiers. C’est dans ce contexte que John Steinbeck a écrit un roman révolutionnaire (Les raisins de la colère) et que John Ford en a tiré une adaptation mémorable en 1940.

Puis, soudain, Interstellar fait un second saut dans le temps, de presque trente ans. Beaucoup parlent à juste titre d’une comparaison avec 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, référence écrasante pour n’importe quelle odyssée, mais il faut absolument mettre en analogie 2001 avec un autre film : Solaris, de Andreî Tarkovski, adaptation du roman de l’écrivain polonais Stanislas Lem et réponse soviétique au chef-d’œuvre de Kubrick.

En interview, Christopher Nolan parle volontiers de Tarkovski comme influence et plus précisément d’un film : Le Miroir, le film-culte de Lars Von Trier ayant largement inspiré Melancholia. Autrement, difficile de ne pas penser à L’étoffe des héros de Philip Kaufman qui parle de la conquête des étoiles en pleine Guerre Froide.

Quant à la bande-son de Hans Zimmer, belle et aérienne, elle ajoute une dimension opératique aux images, accentuant la mélancolie des visions cosmiques, renvoyant aux plus belles participations dans les années 80 de musiciens comme Philip Glass et Tangerine Dream.

Du microscopique à l’infini, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, des années 30 à nos années virtuelles, Christopher Nolan varie les échelles, parcourt des mondes et des époques, obtient une fluidité narrative abolissant le temps et l’espace, tout en rendant palpable l’expérience de l’apesanteur. Pour ce faire, il s’est appuyé sur les travaux de Kip Thorne, un éminent physicien théoricien connu pour avoir exploré la théorie de la relativité générale d’Einstein, réputé pour ses apports cruciaux à la physique, l’astrophysique et surtout au domaine de la gravitation, qui a d’ailleurs participé à l’écriture du scénario et dont les recherches affirment qu’il serait possible de voyager dans le temps.

Dans sa manière de mettre en images et de rendre concrètes des notions abstraites (la distorsion du temps et sa relativité, les paradoxes temporels), avec ses péripéties et ses moments forts, Interstellar se révèle unique. Une sorte de monument dans l’industrie Hollywoodienne actuelle, assurant la place singulière d’un cinéaste qui utilise tous les outils à sa disposition pour s’aventurer, prendre des risques fous. Et aller, à chaque fois, plus vite, plus fort. A l’heure qu’il est, il semble bien le seul, tout en haut.

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