Cinéaste coréen extrêmement doué qui aime à varier les genres (le polar pour Memories of Murder, le film de monstres pour The Host, le drame pour Mother), Bong Joon Ho ne pouvait a priori pas trouver plus excitant comme projet que ce Snowpiercer, adaptation cinématographique du « Transperceneige », la bande-dessinée française de Jacques Lob et Jean Marc Rochette initiée en 1983 (Jacques Lob au scénario et Jean-Marc Rochette au dessin, puis scénarisé par Benjamin Legrand en 1999, après le décès de Lob), lui permettant de retrouver la science-fiction, registre qu’il a fréquenté il y a quelques années dans le tryptique Tokyo coréalisé avec Michel Gondry et Leos Carax.
Rien que la genèse du projet Snowpiercer est intrigante : Bong Joon Ho est tombé sous le charme de la bande-dessinée en la découvrant il y a longtemps par hasard dans une librairie de Séoul. Il l’a lue d’une traite et, en renfermant le livre, s’est fait la promesse de la porter un jour au cinéma. Les visions proleptiques y étaient nombreuses : le réchauffement climatique, la nouvelle ère glaciaire, le sentiment de fin du monde. Renouant avec le mythe de l’arche de Noé, préoccupée par la déshumanisation et la mort de l’espèce animale, cette parabole politique et dystopique se révèle sur grand écran à la hauteur de ses ambitions dantesques.
Rien que le train qui circule sur les mêmes rails à la vitesse de l’éclair peut se voir comme une manifestation de l’absurdité de la condition humaine. Le but des Sisyphe va consister à le faire dérailler pour exploser les carcans sociaux. Chaque compartiment du train représente une classe sociale et, un peu à la manière d’un jeu vidéo, les protagonistes doivent franchir chaque wagon comme des étapes, menant de l’insalubrité à la richesse. On le comprend très vite, l’enjeu consiste à affronter le créateur du train, à savoir le dictateur Wilford : pour le renverser, l’intelligence et l’entraide compensent le manque de moyens (le dictateur démiurge est défendu par une milice armée et infaillible). Forcément, à chaque compartiment, il y a des rebondissements, des surprises. Plus on progresse, plus l’univers devient coloré, confirmant l’idée que l’on avance des ténèbres vers la lumière (au sens propre).
On peut s’amuser à voir dans chaque wagon un pays, des plus restrictifs aux plus laxistes; et de la part d’un coréen, l’exercice est politiquement connoté. Construit comme une odyssée à la fois spectaculaire et introspective, Snowpiercer : le transperceneige maintient un degré permanent d’intensité esthétique et émotionnelle. Pour y arriver, Bong Joon Ho utilise tous les moyens que lui offre le cinéma, tandis que les personnages sont idéalement interprétés : Chris Evans, Jamie Bells, Tilda Swinton (exceptionnelle) ou encore Song Kang-Ho. A l’arrivée, un choc comparable à Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973) et aux Fils de l’homme (Alfonso Cuaron, 2006) en leur temps.

