[CRITIQUE] TONI ERDMANN de Maren Ade

Quand Ines, femme d’affaire d’une grande société allemande basée à Bucarest, voit son père débarquer sans prévenir, elle ne cache pas son exaspération. Lorsque son père lui pose la question «es-tu heureuse?», son incapacité à répondre est le début d’un bouleversement profond. Présenté en compétition au dernier Festival de Cannes, Toni Erdmann est une merveille qui a emballé au-delà des espérances, qui aurait pu – et dû – repartir avec tous les prix le soir du palmarès (meilleur scénario, meilleur acteur, meilleure actrice, meilleurs costumes, meilleur dentier etc.) et qui est repartie avec zéro – ce qui tient de l’incompréhension incompréhensible.

Un succès en salle cet été serait doublement mérité pour conjurer cet opprobre. Mais comme le film repose sur de nombreuses surprises qui s’enchainent de manière démente, nous avons envie que vous en sachiez le moins possible, que vous alliez le voir vierge de tout ce qu’il recèle. Un film qui donne envie d’applaudir comme les premiers spectateurs lors du passage au cinéma parlant. Contentons-nous de faire les présentations: d’un côté, Ines (Sandra Hüller, hallucinante en petite fille coincée dans des vêtements d’adulte), consultante dans une société allemande à Bucarest rivée à son Smartphone, entièrement dédiée à sa vie professionnelle, qui n’a pas de temps à consacrer à sa famille. De l’autre, son père Winfried (Peter Simonischek, hallucinant en vieil ours lancé dans sa dernière blague, la plus drôle, la plus triste, la plus grande, la plus belle), qui aime plaisanter avec une prédilection pour les déguisements, les fausses dents, les perruques et plus si affinités – achtung aux surprises.

Constatant à quel point sa fille est triste, culpabilisant de l’avoir rendu ainsi, il décide de débarquer à l’improviste à Bucarest pour mettre du chaos dans sa vie ultra organisée de femme-robot workaholic qui n’a plus le temps de se soigner, de baiser, d’aimer. Une larme, que les autres autour ne verront pas, viendra fendre l’armure mais le jeu demande de la persévérance, le chemin est escarpé pour faire comprendre que tout ce qu’elle pensait juste, essentiel, vrai, n’était qu’une illusion. En 2h42, la réalisatrice allemande Maren Ade répond de la plus sublime des façons à la question d’un père: «Comment faire pour que ma fille ne devienne pas un robot?». A l’arrivée, c’est le film de toutes les surprises qui ne ressemble qu’à lui-même. Qui raconte une histoire d’amour, celle d’un père et de sa fille qui se sauvent d’une déshumanisation prochaine. Qui parle de plein d’autres choses qui ne se racontent pas. Qui joue à farce et attrapes dans le monde bureaucratique de nos chères entreprises pour se moquer des esprits trop sérieux et révéler des frustrations trop grandes. Qui parle de nos masques sociaux. Qui digresse pour bousculer. Qui libère sur du Whitney Houston. Qui donne envie d’applaudir «comme les premiers spectateurs lors du passage au cinéma parlant». Stupéfiant, vraiment.

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
Quand Ines, femme d’affaire d’une grande société allemande basée à Bucarest, voit son père débarquer sans prévenir, elle ne cache pas son exaspération. Lorsque son père lui pose la question «es-tu heureuse?», son incapacité à répondre est le début d’un bouleversement profond. Présenté en compétition...[CRITIQUE] TONI ERDMANN de Maren Ade
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!