La série « Twin Peaks » en DVD: revenez quand vous voulez

A Twin Peaks, il y a beaucoup d’histoires. Certaines sont tristes; d’autres sont drôles. Certaines parlent de folie ou de violence. D’autres sont ordinaires. Pourtant, toutes laissent une impression de mystère. Le mystère de la vie. Parfois le mystère de la mort. Le mystère des bois. Les bois qui entourent Twin Peaks. Cette histoire a un caractère universel. Elle se situe au-delà du feu. Bien que peu de gens puissent comprendre cela. C’est l’histoire d’un grand nombre de gens, mais elle commence avec une personne. Celle qui conduit à tous les autres s’appelle Laura Palmer. Laura est la clé. Laura, héroïne noire fantomatique et égérie de Preminger. Joueuse de flûtes de Hamelin qui emmène son petit village de ploucs dans un cauchemar halluciné. Peinture d’un Twin Peaks,bizarroïde orchestrée par David Lynch et Mark Frost.

La sortie en zone 2 de Twin Peaks, série expérimentale, à la fois drôle et horrifiante, est en soi ce que l’on appelle une arlésienne tant les dates se sont avérées approximatives et indéterminées pendant longtemps. Cette fois-ci, c’est la bonne. Son édition dvd débarque quinze ans après sa diffusion télé. On n’y croyait plus mais elle coïncide avec celle d’INLAND EMPIRE, ce qui n’est peut-être pas hasardeux. Le dernier film somme et monstrueux de David Lynch se révèle extrêmement proche de la structure, de l’humour et des figures stylistiques de la série Twin Peaks où la vérité ne se révèle que dans les bois, la nuit venue. Dans les songes. Souvenez-vous de la première confrontation entre Grace Zabrieskie et Laura Dern et écoutez attentivement ce qu’elles se racontent. Certes, si on excepte Une histoire Vraie, le film le plus singulièrement singulier de sa seconde période qui empruntait une ligne droite et intelligible, ses films suivants, de Lost Highway à Mulholland Drive, introduisaient tous les thèmes de la dualité morale, des univers schizophréniques, de la peur sourde et de la paranoïa ambiante. Mais c’est INLAND EMPIRE, plus que les autres, qui marque en reprenant quelques effets comme cette scène onirique dans la chambre rouge avec Sheryl Lee et Kyle McLachlan qui a été tournée à l’envers. Dans INLAND EMPIRE, on retrouve cette même astuce lors d’une scène tout aussi étrange où les personnages semblent se perdre dans le transcendantalisme tibétain cher à l’agent Dale Cooper.

On retrouve dans Twin Peaksversion cinéma tout ce qui fait la puissance – et les fondements même – du cinéma de Lynch: routes sans fins qui ne mènent qu’aux pires cauchemars, démons et dualités chargés en symbole, Amérique perverse, musique planante… Il imposait plus radicalement encore que dans Blue Velvet les normes cinématographiques du cinéaste. Cette addition d’éléments perturbateurs lui permet d’instiller un climat énigmatique et ténébreux. En se focalisant dans un premier temps sur une enquête policière irrésolue – et irrésoluble, en contant dans un second les sept derniers jours tourmentés d’une jeune fille modèle qui ne comprend pas qui a bien pu arracher les pages de son journal intime et qui arbore le soir venu le visage d’un démon lubrique et fou, Lynch colmate deux histoires qui finissent par se correspondre et se fondre – fait encore plus troublant. Depuis, les liens entre le cinéma et la série télé sont devenus très étroits dans la tête de David Lynch. Pour donner des exemples précis, Mulholland drive était à l’origine le pilote d’une série télé rejetée par la chaîne ABC qui finalement est devenu un long métrage exceptionnel où tous les mystères semblent se révéler sous nos yeux au gré de visionnages répétés. Au point de rendre fou.

INLAND EMPIRE franchissait le cap entre le cinéma et la série télé pour opérer une nouvelle collaboration: le cinéma et l’Internet. On y retrouve un sketch télévisé extrait de Rabbits, petite série que David Lynch a réalisé sur son site (davidlynch.com). Un site qu’il a crée au moment où Mulholland Drive est sorti dans l’Hexagone (fin 2001). Grâce à Internet, Lynch a désormais la totale opportunité de laisser libre cours à ses expérimentations à défaut d’une télévision qui ne le lui permet plus. Si la série Twin Peaks a été un succès bien qu’elle n’ait duré que deux saisons, il n’en est pas de même pour sa série On The Air, seconde collaboration avec Mark Frost, interrompue brutalement après la diffusion du troisième épisode alors qu’il en existait déjà sept. Idem pour Hotel Room dont le pilote sous forme de triptyque a été diffusé sans suite. Diffusé sur son site, Rabbits, série de huit épisodes, confirme par sa lenteur ponctuée de faux rires enregistrés d’une part l’hypocrisie des chaînes de télévision qui en prennent pour leur grade et de l’autre, un sens de l’humour que beaucoup sous-estiment chez Lynch (cf. Lunch With Lynch, cérémonie sinistre qui donne lieu à un tirage au sort où le gagnant se voit remporter un déjeuner avec Lynch en personne dans son restaurant favori Bob’s Big Boy). Lynch résume cette petite série où des lapins amorphes se balancent des banalités affligeantes par un simple synopsis: « dans une ville sans nom, inondée par une pluie ininterrompue, trois lapins vivent dans un mystère effrayant ». Comme dans INLAND EMPIRE, on entend bien les voix de Naomi Watts et Laura Harring, les héroïnes de Mulholland drive.

Mais revenons à Twin Peaks, la série, qui sous son apparente étrangeté, appelle une culture populaire et applique des règles simples pour ne pas dire prosaïques qui empruntent toutes les formes et ressources possibles du feuilleton télé en imposant une mise en scène proche du cinéma. L’idée commune entre David Lynch et Mark Frost, alors connu comme scénariste de Hill Street Blues, était de brouiller les pistes non seulement dans ce qu’ils racontent mais également dans la manière, proche de l’écriture automatique. Un peu comme si l’histoire du Petit Poucet était racontée par Breton. Un peu comme le plan d’une carte remplie de petites rues sans issues. C’est d’ailleurs en regardant le plan d’une ville que Lynch et Frost ont eu la base de la série en apportant à chaque rue un personnage. Chaque épisode correspond à une journée, et si on compte le pilote, la première saison se déroule sur huit jours. Plus on avance, plus on gratte le vernis des apparences. Théoriquement, il s’agit d’un puzzle criminel construit comme une charade dont le but est de deviner le coupable du meurtre de Laura Palmer dont le corps est retrouvé dès les premières images (la réponse est donnée au début de la seconde saison et très ouvertement dans le film). Avec ce matériau, les deux auteurs ont eu envie d’inclure les membres de leurs familles respectives dans l’aventure. Le pilote qui dure environ une heure trente a été tourné en seulement 21 jours. Il suffit de voir les deux trois épisodes suivants pour se rendre compte que Lynch prend l’enquête policière comme un prétexte pour peindre des moeurs tordues. Et par extension des couples en crise comme il aime à les mettre en scène depuis Eraserhead qui, avant d’être un film expérimental monstrueusement brillant, est avant tout un film sur la peur d’être père et de donner naissance à un enfant (Lynch répondant ainsi à l’annonce publicitaire de Freaks, de Todd Browning, l’un de ses films préférés, qui lors de sa sortie était proscrit aux femmes enceintes).

En montrant de la bizarrerie qui sourd de partout, Lynch montre que dans ses rêves ou dans la vie de tous les jours les êtres humains sont les mêmes vipères. L’histoire de Laura Palmer sert de prétexte pour introduire des personnages plus névrosés les uns que les autres qui confrontés à une tragédie collective font montre de sentiments exacerbés mus par la culpabilité, le doute, la suspicion et l’intuition. Dans la série, il suffit à Lynch de montrer une cascade, de la fumée, une route mystérieuse, des espaces vides et le portrait de Laura Palmer pour suggérer que les personnages isolés sont prisonniers d’une ville hantée par un spectre, en proie aux forces du mal. En dessinant leurs personnalités, Lynch met à jour leurs désirs refoulés, inavouables. Sur le DVD, chaque épisode est présenté par Margaret Lanterman, un étrange personnage surnommée «la femme à la bûche» dont la particularité est de tenir une bûche dans tous les épisodes. Ses introductions, dont il convient d’écouter chaque phrase, annoncent une couleur à la fois inquiétante et grotesque. Tous les personnages, même les plus naïfs et rassurants, se fondent dans le décor sombre. Que ce soit Bobby Briggs, beau-gosse éperdument amoureux de Laura Palmer, sorte du double du double de Bill Pullman dans Lost Highway; Donna Hayward, incarnée par Laura Flynn Boyle, amie précieuse de Laura Palmer rongée par la culpabilité, ou l’agent Dale Cooper (Kyle McLachlan) qui débarque comme un étranger. Ce dernier est au centre d’un cliffangher qui amène une seconde et dernière saison. Ils permettent de révéler les liens qui unissaient la défunte Laura Palmer avec les vivants.
Certains détails comme les lettres dissimulés sous les ongles des victimes, la présence fantomatique de Bob (inclassable Frank Silva) ou la mort de Teresa Banks sont expliqués dans la version ciné qui avec le recul offre des indices supplémentaires et se présente comme un moyen de percer à jour les mystères laissés en suspens même si à l’époque, d’aucuns ont considéré que le film ne s’adressait qu’aux fans de la série. Ultra-faux. Ce n’est véritablement que dans le film d’ailleurs que l’on comprend que Laura, adolescente brimée, se défonce avec de la cocaïne et se complaît dans un sexe sans amour, loin du puritanisme de son papa Ray Wise et de la lâcheté dingo de sa maman Grace Zabrieskie. Ce n’est que là que l’on comprend son besoin des paradis artificiels pour goûter aux interdits, pour s’affranchir d’une tutelle (celle d’un père qui bouffe son esprit avec une obsession de la pureté bien malsaine), pour comprendre les raisons de son dysfonctionnement intérieur (pourquoi est-elle assaillie de visions étranges comme sa mère plus tard dans la série?), pour démanteler une réalité épouvantable (la mort d’une certaine Teresa Banks qui pourrait être une partie d’elle-même). Normal: Twin Peaks, le film, est sur la vie de Laura Palmer; Twin Peaks, la série, sur sa mort. Sur la trace du souvenir. Sur sa capacité à hanter des habitants et traumatiser des esprits fragiles. Sur l’horreur aveugle qui amène à reproduire le même schéma terrifiant (le couple Leo & Shelly Johnson).

Comme toujours chez Lynch, le principal n’est pas tant de comprendre mais de ressentir les ambiguïtés et l’atmosphère torve durablement installée autour des protagonistes. La musique d’Angelo Badalamenti continue de faire des exploits poussant à un degré de fascination voire d’abstraction rarement atteint. Mais la différence notable entre la série et le film vient du sens de l’humour tordu qui semble avoir disparu dans la version cinéma. Comme lors de cette scène où tous les personnages apprennent la mort de leur tendre camarade qui aux yeux de tout le monde passe pour une sainte-nitouche. Ce même humour que l’on retrouve dans Sailor et Lula, un film qui à sa sortie a sans doute été pris avec trop de sérieux alors qu’il s’agit d’un des délires les plus potaches du cinéaste (se souvenir de la conclusion ultra-romantique et totalement barrée). La série permet accessoirement de rencontrer des personnages qui ne figurent pas ou ne sont pas exploités dans la version cinéma comme l’étrange Josie Packard, héritière d’une scierie qui doit faire face aux manigances de la sœur de son mari mort, véritable peste méchante comme on les aime. Le climat est tellement addictif qu’à l’époque, des produits dérivés étaient disponibles comme le journal de Laura Palmer, écrit par la fille de Lynch, Jennifer Chambers Lynch (coupable au cinéma d’un curieux Boxing Helena que l’on aimerait bien voir en zone 2) ou un répondeur avec la voix de Cooper divulguant les résumés de chaque épisode. Malgré l’impression de chaos, tout fonctionne selon un système très précis de dichotomies (le dit et le non-dit, le vrai et le factice, le bien et le mal, la nuit et le jour, l’ombre et la lumière) et se répond de manière rigoureuse et harmonieuse. Les dvds sont pourvus de suppléments captivants autour de Mark Frost et des acteurs que l’on peut voir dans de longues interviews – ils détaillent tous leurs souvenirs. Avec son monde de faux-semblants, de doubles et de secrets disséqués avec la précision mathématique d’un orfèvre et la confusion mental d’un aliéné, la série Twin Peaks, objet modèle schizo entre rêve et réalité, trip bizarre et divertissement populaire, constitue un cadavre exquis dont on n’a pas fini, encore aujourd’hui, d’épuiser toutes les beautés.

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