[CRITIQUE] BACURAU de Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles

[LE NOUVEAU WESTERN] Dans un futur proche, le village de Bacurau dans le sertão brésilien fait le deuil de sa matriarche Carmelita qui s’est éteinte à 94 ans. Quelques jours plus tard, les habitants remarquent que Bacurau a disparu de la carte. S’ensuivent des événements disons étranges: les cercueils sont abandonnés sur les routes, les soucoupes volantes cachent des drones, les touristes collent des brouilleurs sous les tables, les enfants disparaissent. Lorsque le village est plongé dans le noir, une nuit, la menace rôde mais l’on aurait tort de sous-estimer la capacité de solidarité de nos chers villageois.

En deux premiers longs métrages absolument formidables (Les bruits de Recife et Aquarius), Kleber Mendonça Filho s’est imposé comme un cinéaste cinéphile de classe mondiale. C’est peu dire que nous attendions comme une épiphanie son troisième, co-réalisé avec Juliano Dornelles, qui prend les atours d’une nouvelle exaltation de la résistance. En dépit des apparences, ce projet-là ne remonte pas à l’élection de Jair Bolsonaro mais remonte à loin, contenant une idée (l’invasion) qui, depuis, s’est insinuée sous des formes différentes chez les habitants des Bruits de Recife, tout comme chez Clara/Sônia Braga dans Aquarius. Cette fois, Bacurau (soit engoulevent en portugais, un oiseau crépusculaire et nocturne qui se camoufle très bien quand il se repose sur une branche d’arbre) raconte dans une ambiance de western futuriste comment les habitants d’un village se sentent de plus en plus isolés et menacés. On y retrouve le refus de l’invasion, la nécessaire préservation de la fragilité des choses et des lieux qui racontent toute une vie, la célébration d’une culture ancestrale à respecter. D’autant que l’histoire est ici nourrie de culture locale, jusqu’à la présence des cangaceiros hors la loi, ou de leurs équivalents contemporains.

Certes, les aficionados des deux premiers KMF ont été un poil déçus au dernier Festival de Cannes de ne pas retrouver, ou alors pas assez durablement, cette empreinte si subtile du cinéaste, si géniale dans Les bruits de Recife et Aquarius, capable de jouer des tensions contradictoires, sexuelles comme violentes, en une même scène. C’est son art, majeur, puissant, et on le retrouve un peu en sourdine ici: tout est moins indiscutable, moins évident, moins «parfait» dans Bacurau à l’aune de ce changement de point de vue à mi-parcours (des villageois aux assaillants) qui, s’il met merveilleusement en valeur notre Udo Kier d’amour, donne lieu à une structure à la fois déroutante (ce qui n’est pas pour nous déplaire) et insatisfaisante (ce qui marche bien dans toute la première partie passe au second plan). Ce qui explique pourquoi la confrontation Sônia Braga et Udo Kier débouche sur la scène la plus déceptive du film. Reste qu’il s’agit là de réserves mineures… C’est broutilles, en écho à notre exigence totalement déraisonnable. Bacurau n’en procure pas moins un plaisir de pur cinéma de forme(s), ressemblant furieusement à un remake d’Assaut: outre l’hommage à John Carpenter dans l’utilisation des objectifs Panavision anamorphiques et du morceau Night, on retrouve cette idée du bien faisant alliance avec le mal pour affronter le pire. Une fable politique d’autant plus explosive à une époque où le nouveau président du Brésil incarne une menace bien réelle.

J.F.M. & G.D.

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
Date de sortie 25 septembre 2019 (2h 10min) / De Kleber Mendonça Filho, Juliano Dornelles / Avec Sônia Braga, Udo Kier, Barbara Colen / Genres Drame, Thriller, Western / Nationalités Brésilien, Français[CRITIQUE] BACURAU de Kleber Mendonça Filho & Juliano Dornelles
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!