Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le cinéma anglais n’a pas toujours été synonyme de films sur la conjoncture sociale post-Tatcher avec des gens simples qui essayent de se sortir de leur marasme existentiel par l’art. Parmi les grands noms du cinéma made in UK (Mike Hodges et son indélébile Get Carter et surtout Michael Powell dont les films méritaient plus qu’un simple dossier sur le cinéma anglais – on revient sur son cas dans les jours prochains), citons-en au moins un et pas des moindres : Nicolas Roeg qui, si certes ne s’avère pas très prolixe n’en demeure pas moins un cinéaste en tous points fascinant. En effet, il commence sa carrière en 1970 en co-réalisant avec Donald Cammell, Performance, un film sulfureux et délicieux avec Mike Jagger qui décrit l’envers du décor de la musique dans les seventies. Au festival du Dinard cette année, Stephen Woolley en a livré une copie suffisamment soignée pour faire illusion (Stoned).
Mais c’est surtout avec Ne vous retournez pas en 1973 que Nicolas va faire parler de lui. De Performance (68) à L’homme qui venait d’ailleurs (76) en passant par Eurêka (83), Nicholas Roeg a tout sauf une filmographie ancrée dans les normes et les conventions. Ne vous retournez pas, son plus beau film, adapté d’une nouvelle troublante de Daphné du Maurier, confirme l’hypothèse selon laquelle il est préférable de prendre le spectateur au dépourvu plutôt que de l’asséner de poncifs et de redîtes. La démonstration est ici probante : Ne vous retournez pas est un labyrinthe mortifère où deux âmes rongées par le chagrin vont se faire bouffer par le remord et le lourd poids de la culpabilité. Ne vous retournez pas ne doit pas être vu uniquement comme un film fantastique. C’en est un – c’est une évidence – mais son intérêt réside dans le fait que tout ne dépend pas uniquement du moindre fragment d’angoisse. En ce qui concerne le drame et l’émotion, pas d’apitoiement ni de pathos, juste une introduction sèche où on assiste à une mort en direct (renforcée par une utilisation malicieuse du montage parallèle). L’effet est tellement tétanisant qu’il place le spectateur dans le même état de tristesse que les personnages principaux dès le départ. Plus tard, un autre plan bouleversant montre Julie Christie en compagnie de deux vieilles femmes dans un restaurant. Lorsque l’aveugle lui confie qu’elle voit sa fille, ajoute qu’elle est pleine de vie, il y a un crissement intérieur, un malaise enfoui qui explose là, soudainement, silencieusement. Une réminiscence du passé qui bousille le cerveau et la raison, qui pousse à croire qu’effectivement un être de l’au-delà tente de communiquer avec nous. Peut-être même qu’il est toujours en vie, qui sait ? Tout est possible à Venise.

