Si on devait faire une métaphore, Southland Tales pourrait être décrit comme une bulle pop qui prend le pouls d’une époque paranoïaque entre politique bling-bling et porno chic. Dans Donnie Darko, l’action se déroulait à la fin des années 80, les étudiants portaient les mêmes uniformes, les lapins géants venaient hanter les nuits, les vieilles femmes attendaient du courrier dans leurs boîtes aux lettres vides, les prédicateurs tentaient d’inculquer des valeurs patraques, les Duran Duran et autres Tears for Fears cartonnaient au hit-parade, les cinémas proposaient en double-programme La dernière tentation du Christ et Evil Dead ; et le spleen des doux rêveurs désabusés, ceux qui avaient peur de mourir le lendemain, faisait exploser l’American way of life faisandé. Dans Southland Tales, tout commence par un bang : un champignon atomique filmé par deux enfants avec un caméscope. La fin d’un monde, le 11 septembre version 2.0 : les petites filles avec leurs groupes de danse dans les années 80 sont devenues des stars du porno, les ados préfèrent se suicider plutôt que de faire la guerre, les croque-mitaines ont des visages humains. Les enfants nés à l’époque de Donnie Darko sont alors devenus de féroces adultes qui ont perdu toutes leurs illusions ; et leur mélancolie se révèle incompatible avec le cynisme glam en vigueur. L’immense cirque de ce Southland Tales, travaillé par Kafka (l’illogisme), Orwell (le communisme selon La ferme des animaux) et K. Dick (dimensions parallèles, flics louches, contre-culture souterraine, hallucinogènes) se perd dans des détails et des anecdotes pour provoquer un chaos prophétique. Le seul moyen de s’en sortir en tant que spectateur, c’est de s’attacher aux personnages qui accomplissent leur destin, le souffle coupé, avec leur salive de miel dans une bouche pleine de cendres. On a interviewé le réalisateur Richard Kelly au festival de Cannes en 2006 et il y a quelques semaines. Histoire de prendre toute l’ampleur de cet objet fascinant, décrypté à la manière des grands complots.
Vous commencez le commentaire-audio de Southland Tales un jour avant le résultat des élections présidentielles aux Etats-Unis et faîtes des allusions à l’élection de Barack Obama.
Oui. Je fais partie de ces Américains qui ont été ravis de l’élection de Barack Obama et qui y voient une tournure historique majeure. Je pense que cela fait partie des moments les plus importants de ma vie, sans doute parce que je me sens concerné par la manière dont évolue la politique dans mon pays. Dans Southland Tales, la dimension politique est encore plus affirmée que dans Donnie Darko en représentant autant la réalité que le fantasme. Est-ce que les personnages évoluent dans un scénario ou dans la réalité ? La menace terroriste est-elle réelle ou cherche-t-on à faire peur pour nous faire consommer ou voter pour untel ? Je n’ai pas de réponses à ces questions, de la même façon que Southland Tales ne prétend pas délivrer de solutions. Je retiens juste un constat : beaucoup d’Américains ont flippé après le 11 septembre avant de changer radicalement dans leurs opinions et même virer de bord. C’est pour cette raison que le film démarre par une explosion filmée au caméscope par deux enfants. Dans Donnie Darko, j’avais déjà l’idée du réacteur d’avion qui s’écrase sur la chambre du protagoniste avant le 11 septembre. Bien sûr, chacun est libre de voter pour qui il veut. Mais c’est hallucinant de voir à quel point cet événement a joué à lui seul un rôle de catalyseur.
Comme Donnie Darko, Southland Tales gagne à être vu à répétition.
Beaucoup de spectateurs ont trouvé Donnie Darko incompréhensible à sa sortie, mais le puzzle a pris de l’ampleur au fil des années. J’espère qu’il arrivera le même phénomène avec Southland Tales qui est encore plus complexe. Ce qui est vrai, c’est qu’il y a un nombre incalculable d’informations données d’un seul coup.. Il faut voir et revoir le film pour tout assimiler. Ça peut paraître déconcertant au premier abord, mais j’adore ce genre de proposition de cinéma. Je suis comme ça. Certains s’énervent ou se désintéressent quand ils ne comprennent pas tout dès le premier visionnage. Moi, je préfère les films qui me font réfléchir et revenir dessus. J’aime intégrer cette idée dans mes films et cette tendance me vient certainement des films de David Lynch dont on ne comprend réellement le sens qu’au bout de cinq voire six visionnages. Je ne sais pas si j’aurai l’occasion de refaire un film comme Southland Tales ; donc, celui-ci me satisfait.
Comment a été travaillée la bande-son de Southland Tales ?
Déjà, nous avions plus de moyens que sur Donnie Darko. Ensuite, il y a Moby dont la musique constitue le véritable pouls du récit. Elle a quelque chose de très sud-californien évoquant aussi bien Malibu que Vénice et distille l’atmosphère futuriste et aérienne que je souhaitais dès le départ. Le cinquième chapitre de Southland Tales s’appelle Memory Gospel, en référence au morceau de Moby. C’est un artiste dont j’apprécie beaucoup le travail et l’histoire veut qu’il soit né un 11 septembre et que le jour de son anniversaire, il ait vu de son balcon à New York les deux tours du World Trade Center s’effondrer. Je choisis mes bandes-sons en fonction de l’époque où se déroule le récit.. Dans Donnie Darko, on n’avait pas pu avoir tous les morceaux new-wave que nous voulions et j’avais fait appel à Michael Andrews pour accentuer l’atmosphère. Dans Southland Tales, on entend également une version surf de Wave of Mutilation, des Pixies, une influence pop du film. J’ai écrit une scène entière avec cette chanson en tête. Je voulais qu’il y ait du Muse, un de mes groupes londoniens préférés. Le morceau Bliss me retourne la tête et le refrain me donne à chaque fois la sensation de tomber dans le vide. J’aime beaucoup leur répertoire et j’ai utilisé l’une de leurs ballades lors d’un passage très mélo avec Sarah Michelle Gellar et The Rock. Je reste intimement convaincu que leurs morceaux les plus lents sont aussi les plus beaux. L’utilisation de la musique peut également se faire de manière détournée, dans les dialogues. Par exemple, une discussion entre The Rock et Mandy Moore respecte littéralement les paroles d’un tube de Jane’s addiction, Three days. C’est la chanson que je préfère au monde et que j’écoutais en boucle lorsque j’étais à la fac. Elle parle des trois derniers jours avant la fin du monde, soit la période couverte par le film. Lorsque dans la chanson, on entend les paroles «The shadow of the morning light» (l’ombre de la lumière du matin), je me représente dans la tête la faille temporelle et l’inter-dimension. Autrement, la salle de jeux « Fire Archive », le lieu où les soldats viennent décompresser et qui servira de décorum à la séquence musicale de Justin Timberlake, tire son nom d’un autre groupe que j’adore, Archive Fire. Enfin, sur scène, pendant la fête de fin du monde dans le mégazeppelin, le personnage du Baron joué par Wallace Shawn reprend la chorégraphie du Vogue de Madonna avec Bai Ling. Je trouvais amusant que pour un personnage aussi détestable et poseur que lui, il aime «prendre la pose» (en anglais, « strike the pose », allusion aux paroles du tube de Madonna). Sinon, je voulais Rebekah Del Rio, que j’avais vue dans une scène très marquante de Mulholland Drive. Ça, c’est clairement un clin d’œil à David Lynch.
D’où vient cette obsession de la fin du monde et de l’Apocalypse?
Dans Southland Tales, la voix-off du narrateur (Justin Timberlake) balance des citations de l’Apocalypse, mais de manière ironique. Elles fonctionnent comme des running-gags chez un personnage qui voit tout, a tout compris avant tout le monde et agit comme un démiurge. Dans la construction de l’histoire, il règne un tel chaos que l’on peut y voir une réinterprétation du livre de l’Apocalypse. Récemment, Roland Emmerich a confirmé que la fin du monde était prévue pour 2012. Personnellement, je n’y crois pas du tout. Ma théorie, c’est que les hommes vont s’épuiser entre eux. On va continuer à tirer à un point où l’on va arriver à une représentation du monde telle qu’Alfonso Cuaron l’a proposée dans Les fils de l’homme. C’est la vision la plus biblique et la plus vraisemblable, selon moi, de ce qui nous attend dans les années à venir. Là où le film est très fort, c’est qu’il montre l’hystérie collective, la nécessité de se cacher pour se protéger mais aussi le besoin de se retrouver, de retourner à une époque révolue. C’est aussi pour cette urgence que j’ai réalisé Southland Tales. Donnie Darko et Southland Tales ressemblent à des thérapies préventives qui décrivent le monde tel qu’il pourrait devenir et surtout tel que je le ressens. En même temps, ils retranscrivent ce qui flotte dans ma tête au moment où je les écris et parviennent à la même réflexion : s’il existe un dessein céleste, c’est celui de rassembler les gens et de les guider sur le bon chemin par une expérience d’ordre mystique.
The Box sera dans la même veine ?
Dans une moindre mesure, mais il y a des éléments qui y font référence. Plus encore que la fin du monde, je suis passionné par le jugement divin, le destin, le mysticisme. En même temps, Donnie Darko et Southland Tales sont des films profondément mystiques réalisés par un agnostique (il rit). The Box est complètement fini. L’action se déroulant pendant les fêtes de Noel, on aimerait le sortir pendant les fêtes de Thanksgiving. Je suis très fier et très excité à l’idée que les gens le voient en salles (ironique).
En mélangeant le porno et la politique, vous faites allusion à l’affaire Gorge Profonde, le titre porno utilisé en politique dans les années 70. Surtout, vous montrez une politique bling-bling extrêmement contemporaine.
Vous savez sûrement qu’au cours de la campagne présidentielle, Paris Hilton a tourné un spot en réponse à John McCain, qui s’était servi de son image pour discréditer Barack Obama ? Krysta, le personnage joué par Sarah Michelle Gellar, est l’incarnation de cette culture de la presse à scandale qui finit par avoir une grande influence sur la scène politique en se rendant quasiment incontournable. Quand John McCain se sert de l’image de Paris Hilton ou de Britney Spears, ce n’est pas si éloigné de Krysta qui fréquente les hautes sphères politiques. Elle est la fusion parfaite entre l’éditorialiste politique et l’actrice porno. Ce qui, en soi, propose un mélange assez détonant. Mais ce personnage joue un double jeu et tente de monter deux camps politiques (les républicains et les néo-marxistes) l’un contre l’autre pour le compte d’un monstre avide (le Baron). Dans le chapitre 3 de la bande-dessinée – qui n’est pas représenté étant donné que le film commence au chapitre 4 –, on apprend que le scénario de Boxer (The Rock) a en fait été écrit par Krysta. C’est le document qui, aux yeux de tous, décrit la fin du monde. Pendant tout le récit, Boxer est persuadé d’en être le scénariste ; et c’était la mission de Krista. A l’arrivée, c’est elle, la plus maligne de tous.
Le film qui se rapproche le plus de Southland Tales, c’est Repo Man, d’Alex Cox. Etait-ce volontaire ?
On me dit souvent ça, notamment pour la voiture qui vole à la fin, mais pas vraiment. Je n’y avais même pas pensé avant d’avoir fini mon film. J’ai vu Repo Man il y a des années et je ne m’en souviens plus. S’il y a une influence, elle est plus inconsciente. De la même façon, on m’avait déjà demandé si Harvey avait inspiré Donnie Darko en raison du lapin, mais il n’en est rien. C’est une coïncidence alors que pour beaucoup ça paraît logique. En fait, ce n’est que lorsqu’on termine un film, que l’on réalise tout ce qui a pu nous influencer. Si je devais citer la référence la plus discrète de Southland Tales, ce serait En quatrième vitesse (Kiss me deadly). L’automobile que Boxer utilise est une réplique de la Jaguar que l’on pouvait voir dans le film d’Aldrich. Il y a également plusieurs extraits du film. Il a joué un rôle déterminant dans mon parcours de cinéphile. C’est un film noir dans la plus pure tradition du genre. On y retrouve le Hollywood authentique avec des femmes fatales coriaces et des mecs virils machos.
Est-ce que Bai Ling dans Southland Tales peut être vue comme l’équivalent du lapin dans Donnie Darko, à savoir comme chez David Lynch, un personnage (l’homme noir dans Lost Highway ou le cowboy dans Mulholland Drive) qui invite dans un monde parallèle, voire une faille temporelle ?
Oui. Bai Ling et James Duval représentaient la même chose à mes yeux. A l’époque de Donnie Darko, je me souviens avoir choisi James Duval pour son visage. Je suis fan du cinéma de Gregg Araki et je suis conscient de la connexion avec son cinéma. Mais ma première volonté, c’était d’utiliser son visage innocent pour créer un vrai contraste avec le masque du lapin et ses origines indiennes pour qu’il émane de lui quelque chose de spirituel, au sens premier. Dans Southland Tales, Bai Ling est la clé du mystère. La sorcellerie chinoise a appris à son personnage l’existence du serpent enroulé autour du noyau de la Terre, d’où provient le fluide karma, essentiel et vital pour les personnages. C’est elle qui est responsable de la faille temporelle mais aussi de l’amnésie de Boxer (The Rock). Elle le manipule comme une mante-religieuse dans les films noirs des années 50 parce qu’elle en sait plus que lui. Le personnage de Boxer est comme Donnie Darko : il doit mourir, se sacrifier pour que les doubles mystiques, joués par Seann William Scott, se rencontrent et ne forment plus qu’un. On apprend à un moment donné dans Southland Tales que les singes n’ont pas survécu au passage dans une faille temporelle et qu’il a fallu envoyer un être humain. Mais en envoyant un être humain dans la faille, les scientifiques ont créé un double. Ce thème a été régulièrement exploité dans d’autres films comme Retour vers le futur 2. Dans Donnie Darko, on retrouve l’idée du double, de l’être parallèle. Lorsque les doubles s’accorderont, qu’ils se regarderont en face et qu’ils s’accepteront, alors il y aura un élu.
Pourquoi ne pas avoir inclus la director’s cut de Southland Tales dans cette édition ?
Tout simplement parce que la version vue à Cannes n’était pas finie et qu’il s’agissait juste d’un work-in-progress. J’espère qu’elle sera disponible dans quelques années et pour cela, on ressortira le film, mais cela nécessite une centaine d’effets spéciaux additionnels qui n’étaient pas dans la version Cannoise. Je voudrais essayer de faire une version plus longue avec un nouveau montage. J’aurais adoré pouvoir insérer plus de plans numériques comme celui, réalisé par Thomas Tannenberger, où l’on voit The Rock dans la tour Treer. Mais vu notre budget, c’était déjà pas mal. Au niveau de la narration, Simon Theory, le personnage incarné par Kevin Smith, est lié à un épisode Irakien. On le voit très tard dans le film et on le revoit à bord du mégazeppelin. Sa biographie est détaillée dans la bande-dessinée mais dans ce montage-là, on ne le voit quasiment pas. Il est rattaché au personnage joué par Janeane Garofalo, intégralement coupée au montage pour raccourcir la durée. Mais leurs scènes devraient être réintégrées dans la version longue. J’aurais aimé montrer ce qui s’était passé dans le désert dans les trois premiers chapitres de Southland Tales et intégrer tout l’aspect psychédélique du passage à travers la faille temporelle. J’avais plein d’idées, comme celle d’une scène où des singes étaient projetés dans la faille. Mais on n’a pas eu le budget suffisant. Le film a coûté moins de 18 millions de dollars et le tournage a duré 30 jours. Pour que ce soit faisable, il a fallu tout planifier à l’avance, bien s’organiser et tourner extrêmement vite. Je ne pourrai jamais refaire un film qui ait autant de gueule pour un budget et des délais équivalents.
Vous préférez quelle version de Donnie Darko : la version salle ou la director’s cut ?
J’aime les deux versions, mais j’ai une préférence pour la director’s cut. Sans doute parce qu’elle accentue la science-fiction. Tel quel, je suis satisfait de la version de Southland Tales disponible en DVD, mais elle est perfectible. On peut encore la modifier pour la rendre plus cohérente, immersive et ainsi permettre une meilleure expérience au spectateur.
Que pensez-vous de S.Darko, spin-off de Donnie Darko, et avez-vous été impliqué dans ce projet ?
Je n’ai absolument rien à voir avec ce projet ! J’ai essayé pendant un long moment d’empêcher les producteurs de créer cette suite qu’ils ont manufacturée pour s’en foutre plein les fouilles mais je n’ai rien pu faire. Je n’ai pas lu le scénario, je n’ai pas vu le trailer, je ne verrai jamais le film et je ne travaillerai jamais avec les acteurs qui ont été impliqués dedans, ni n’importe quel autre membre de cette équipe. Pour moi, c’est de la trahison pure. Il est important que vous écriviez que je n’ai eu aucun contrôle, strictement aucun, sur cette histoire et que c’est juste le produit de mecs mercantiles. Si jamais je tombe sur le film un soir à la télévision, je pense que je la ferai exploser (rire nerveux). C’est une expérience horrible et je ne la souhaite à personne qui a réalisé son premier long-métrage.

