Premier long-métrage du Bulgare Kamen Kalev, Eastern Plays possède ce mélange de noirceur et de mièvrerie, de désenchantement et de romantisme, que l’on retrouve chez les post-adolescents mélancoliques. C’est son atout, sa beauté et peut-être sa limite. Au départ, il y a deux frères que tout oppose : l’un se laisse embrigader dans un groupuscule néo-nazi moins par conviction politique que par crise identitaire et ennui social ; l’autre, plus passif, trouve dans l’art et l’addiction une manière de consoler son mal-être et doit se débrouiller avec ses sentiments fluctuants. Un montage parallèle révèle qu’ils se voient peu, qu’ils ne se ressemblent pas, qu’ils ne se connaissent plus et qu’ils ont évolué différemment. Jusqu’à ce qu’ils se retrouvent, mêlés à l’agression d’une famille turque en pleine rue par des nazillons.
A partir de cet événement marquant (deux membres d’une même famille se retrouvent dans des camps opposés), Kalev se focalise sur le frère aîné, plus ouvert aux risques du monde. Il est joué par un non-professionnel, mort l’an dernier – le film lui est dédié. Les moments avec lui ressemblent à une déambulation nocturne, incroyable de spleen, à tel point que l’on pourrait regarder le film juste pour ce sentiment de flottement, l’énergie bizarre qui circule dans la ville en dispensant autant d’amour que de haine. La violence de l’agression marque aussi la naissance d’une idylle impossible entre le héros et la fille de la famille turque agressée, tellement belle qu’il la regarde comme un miracle renouvelé. Bien que minuscule, cette love story récite la dramaturgie d’une tragédie antique. Qui trop embrasse mal étreint. C’est dans cette dimension archétypale (Roméo et Juliette des temps modernes) et dans son côté Shakespeare minimal que Eastern Plays révèle sa fragilité. Mais ce qu’il dit sur l’état de la jeunesse bulgare aujourd’hui – qui est aussi un peu la nôtre – ne doit pas être balayé d’un revers de main. Eastern Plays n’est pas un film « branché ». Pas du tout. Et s’il est édifiant, ce n’est pas dans la dénonciation mais dans cette universalité simplement émouvante qu’il atteint.

