[CANNES 2019] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 8

La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 8: Alain Delon taulier, Terrence Malick controversé, Robert Eggers Shininguisé, Christophe Honoré retrouvé.

[LACRIMOSA BIS] On aimerait tant étayer notre point de vue sur Une vie cachée de Terrence Malick, en compétition, mais le torrent d’impressions subjectives qui nous parcourt pendant trois heures intimide et empêche de faire, comme on dit dans le métier, un simple et vulgaire «avis à chaud». D’où la nécessité de laisser décanter avant de s’exprimer. Un sujet fort à son origine, inspiré d’une histoire vraie, celle de Franz (August Diehl), un paysan autrichien marié, père de deux enfants qui refuse de faire la guerre et de se plier au régime Hitlérien. En résulte le chemin de croix de ce martyr du nazisme qui, mis au ban de la communauté, ne trouve pas de soutien du côté de l’Église qui lui oppose les idées de patriotisme et de soumission. Conçu comme une symphonie sur la création, sur la nature, sur la vie et sur Dieu (tout comme The Tree of Life, Palme d’or 2011), Une vie cachée est aussi un voyage intérieur jusqu’au noyau dur de la conscience. Un film qui divise, incontestablement, et en laisse beaucoup du panel dubitatif à grands coups de «pourquoi?».

Les thuriféraires y verront une fresque humaine qui déchire le cœur; les réfractaires, une messe d’église qui laisse totalement indifférent. Et nous, là-dedans, où sommes-nous? En ce qui concerne notre Théo M., fan de la première heure ayant sorti son smoking des grands soirs, le verdict est sans appel: c’est un éblouissement digne d’une Palme. Une élégie merveilleuse et panthéiste filmée avec des yeux extra-terrestres qui, dans les faits, se révèle effectivement plus narrative que sa récente trilogie expérimentale (A la merveille, Knight of Cups, Song To Song), sur laquelle il est de si bon ton d’ironiser (nous ne mangeons pas ici de ce pain-là), mais qui, sur le rythme, le visuel, l’esthétique, ne diffère en rien. Jusque dans cette manière propre à Malick d’avoir recours à une voix intérieure et de filmer les corps, les gestes, les regards dans une valse constante entre les personnages et la steadicam, embrassant un monde trop grand pour eux. Seule unanimité: le bonheur de voir Terrence à l’issue de la projection, d’autant que, comme l’a capté notre confrère Didier Péron de Libération, Thierry Frémaux en a profité pour le présenter à Pedro Almodovar. On sort de la projection en se disant que c’est beau, le cinéma, quand même.

D’ailleurs, pour qui réussit à trouver le temps, les masterclass du festival sont l’occasion de raviver la flamme du cinéphile et d’aérer un peu son planning (et de soigner sa santé oculaire, soumise à un flot bien trop intense pour rester lucide). Honoré d’une palme d’honneur ayant fait grand bruit, le roi Alain revenait dimanche matin sur son immense carrière, le tout au micro toujours très affûté de Samuel Blumenfeld. Le monstre sacré, fidèle à une réputation bâtie sur le mythe sulfureux, ponctuera toute la séance de nombreuses allusions aux femmes et à «leur désir de le voir à l’affiche» (et il n’a «pas peur de le dire», même si franchement, on voit mal qui pourrait contredire cette évidence). Nous sommes donc clairement dans le registre du fan-service, mais aurons-nous encore beaucoup l’occasion de voir ce lionceau de 83 ans s’exprimer? Évidemment, non. On sirotera donc toutes les gouttes de cette classe de maître couleur champagne, où notre playboy éternel s’est montré une nouvelle fois incollable sur les dates ayant écrit sa légende. Même si les connaisseurs du bonhomme n’apprendront pas grand-chose sur la bête en s’enfilant le replay. Le morceau le plus émouvant restera cette session hommage à la palanquée de grands cinéastes l’ayant forgé: Clément, Visconti, Deray, Losey et bien sûr Melville avec ce triple scotch légendaire (Le Samouraï, Le cercle rouge, Un flic). Peut-être la relation la plus harmonieuse de l’histoire du cinéma, comme le fera remarquer Blumenfeld. Alain n’était pas le seul à sortir le mouchoir au moment d’évoquer le mystérieux incendie des studios de la rue Jenner: «toute la vie de Jean-Pierre, tout sa carrière brûlait, et lui pensait à notre piaf», le piaf du Samouraï of course.

On associe souvent le monsieur à une mégalomanie déplacée, mais a-t-on déjà dit à quel point sa connaissance et sa défection envers les grands cinéastes rendaient tous les polycopiés distribués aux étudiants à Censier caduques? Nous n’oublierons pas ce moment de sitôt (on peut déjà revenir à Paris le cœur conquis).

Une petite déception pour The Lighthouse de Robert Eggers présenté à la Quinzaine, jeune promesse de l’horreur adulte remarquée avec son passionnant The Witch. L’histoire est minimaliste, simple comme bonjour: deux hommes (incroyables Willem Dafoe et Robert Pattison) doivent garder un phare durant quatre semaines. L’ile s’avère très rapidement mystérieuse, laissant le film dérailler progressivement vers la folie. Le récit dans sa répétition écœurante nous emmène tout droit vers la folie : nous hallucinons tout comme les personnages. Pour résumer très sommairement de quoi il en retourne, disons qu’il s’agit d’une sorte de Shining dans un phare, avec univers masculin torturé et fantômes à la clé. Esthétiquement très marqué (image carré, noir et blanc, plan très composé…) et effectivement hallucinant mais il y a aussi selon nous quelque chose qui n’échappe pas au trop plein visuel – laissant le film devenir un vrai tour de force ostentatoire et laissant aussi celle et celui qui le regarde sur le bas-côté, trouvant l’expérience aussi jolie que vaine. Ari Aster, t’es le prochain, on compte sur toi pour ne pas nous décevoir.

Sinon, Gautier R. donne des nouvelles de Christophe Honoré. Vous n’en demandiez pas? On vous en donne quand même. Hashtag tremblez. Après deux projets impossibles que Cannes avait judicieusement snobés (Les métamorphoses et surtout Les malheurs de Sophie), l’enfant chéri des Inrocks confirme la bonne santé entrevue l’an dernier avec Plaire, aimer et courir vite et revient cette saison avec une comédie d’appartement, Chambre 212 (Un Certain Regard). C’est surprenant, mais figurez-vous que ça fonctionne bien. Après vingt ans de mariage, Maria (Chiara Mastroianni) quitte son foyer amoureux pour faire le point. Elle vient de se disputer avec son apathique conjoint (Benjamin Biolay, son ex in real life, qui mange vraiment très bien ses corn-flakes) et s’installe à l’hôtel d’en face. Surgissent alors en un claquement de portes des fantômes mentaux, venus embourber son cerveau en proie aux doutes (le Biolay d’il y’a 20 ans, à savoir Vincent Lacoste, ou ce délicieux sosie d’Aznavour, qui incarne sa volonté). L’intrigante Camille Cottin, prof de piano séductrice, complète la joyeuse bande. Et le vaudeville de s’installer pépère, servi par des dialogues d’une haute tenue. Le film ne cesse de disserter assez finement sur la jalousie, la vieillesse – le cap des 50 ans file la jaunisse à tout le monde – l’érosion du couple, les petites compromissions qu’on est prêt à faire pour le maintenir en vie. La Chiara, pas toujours à son avantage d’habitude (son comique tombe à plat dans le film de Sophie Fillières Un chat, un chat) est parfaite, et son côté faussement guilleret «carrément rien à branler» n’est pas sans rappeler la petite partition livrée par Zaza dans Elle. La légèreté chorale des derniers Resnais est elle-aussi convoquée. Deux confirmations anatomiques d’importance: Chiara a une superbe poitrine, et Vincent Lacoste a des fesses nettement plus robustes que le reste de son corps (il faudrait peut-être travailler d’autres choses à la salle, mon gamin). Le microcosme critique semble aussi enthousiaste que nous, et c’est une chance que ce projet tourné il y a trois mois ait eu le temps de rejoindre la Croisette (les spectateurs attentifs verront des affiches de Grâce à Dieu et de Sunset orner les murs parisiens). Voilà qui confirme la bonne santé du Certain Regard cette année, bien décidé à tirer une fois encore la couverture à lui.

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