La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 7: Que sera Serra (Liberté), BéaBombe et Charlotte Forever chez le sorcier Noé (LuxAeterna), NWR jette sa série à la gueule (Too Old To Die Young), Diao Yinan aime les passions glacées (Le Lac Aux Oies Sauvages)…
C’est plié, on tient déjà une Palme d’or, celle de la Montée des marches la plus chaos: celle ayant eu lieu ce samedi soir des Plus belles années d’une vie… le nouveau Lelouch (la suite d’Un homme et une femme) sous la flotte! Panique à Cannes: le gang des escabeaux furibards vocifère des selfies-insulte à Monica Bellucci, Mathilde Seigner ne comprend pas comment ça marche les marches (et juge au passage scandaleux que le dernier Fabien Onteniente n’ait jamais été sélectionné en compétition), Helen Mirren (que l’on pressent très déconneuse dans la vraie vie) finit d’un coup sec sa coupe de champagne avant de sortir de la limo pour signer des autographes (véridique!), Stéphane Brizé ne comprend pourquoi on ne reconnait pas Stéphane Brizé et veut être sur toutes les photos, Gérard Darmon aurait bien refait un petit coup de Carioca avec son parapluie (pitié…), Anouk Aimé n’entend pas les questions de Sophie Soulignac, Sophie Soulignac fait remarquer au mannequin-plante Andie MacDowell qu’elle venait très souvent à Cannes pour voir des films (sous-entendu « Cela fait combien d’années que t’as pas tourné, grosse feignasse? »), les vogueurs de Port Authority improvisent un petit voguing au moment où Claude Lelouch se fait interviewer hors-champ et avoue trouver le temps normand. Manquait plus que Michèle Laroque! Trintignant attend tout ce petit monde en haut des marches, et c’est parti pour la projection de ce chef-d’oeuvre que nous n’avons pas vu.
Même montée des marches flotteuse pour le projet-surprise de Gaspar Noé (ci-contre, photo signée par notre photographe chaos, Romain Cole), Lux Æterna, un moyen métrage de 50 minutes avec BéaBombe et Charlotte forever. Moulé dans un élégant costard, clope au bec et lunettes noires, Gaspar, entouré de sa troupe de beautiful boys and girls, ressemble à un Dandy Fassbinderien. Personne, à part Thierry Frémaux, n’a vu son film, et l’excitation s’avère à son comble dans la salle, constituée de gens (cinéphiles mais aussi rombières, notables, pingouins…) qui voulaient voir ce qu’ils allaient voir. A savoir, une commande pour Saint-Laurent maquillée en film de Gaspar Noé (ou l’inverse) qui se termine par cette phrase empruntée à Luis Buñuel: «Dieu merci je suis athée». Une façon élégante de rendre hommage à celui qui a signé l’inachevé Simon du désert (45 minutes, seulement), l’un de ses films les plus étranges (lol) sur un ermite isolé depuis de nombreuses années au sommet d’une colonne en plein désert pour prier Dieu et se repentir de ses péchés et que le diable vient tenter sous différentes formes… Ici, autre époque, autres moeurs: BéaBombe et Charlotte forever, amenant dans leurs valises du cinéma extrême (Trouble Everyday de Claire Denis et The BlackOut de Abel Ferrara pour l’une; du Lars Von Trier pour l’autre), discutent façon Paris Dernière du cinéma, de la vie, des sorcières. Charlotte est actrice pour Béatrice réalisatrice, l’écran se scinde en deux et le tournage de reprendre son cours, on suit différentes actions en simultané comme au temps du Time Code de Mike Figgis (le spectateur a le choix de suivre un dialogue par rapport à l’autre tout en essayant de suivre les deux) mais sur un temps restreint et en même temps en direct, comme un cauchemar qui lorgne vers l’absurde. Et évidemment le tournage se passe mal entre le journaliste cinéma débile qui veut poser des questions à la con, le chef opérateur qui ne communique pas avec la réalisatrice, les figurants qui ne s’installent pas, Charlotte Gainsbourg qui a des problèmes avec sa fille au téléphone etc. Le film devient maudit, devient littéralement sorcier. On se perd dans les couloirs de ce studio labyrinthique dont le désordre s’intensifie progressivement comme le feu. Des têtes connues du cinéma de Noé passent comme des anges (Karl Glusman, le héros bandulatoire de Love), des nouveaux venus (Félix Maritaud, la révélation Sauvage du Cannes précédent, qui joue maaaaaalllll) sont contents d’être là. Manque le boucher Philippe Nahon dans cet enfer stroboscopique, avant un climax à la Carrie que l’on ne vous racontera pas. Pauvre mamie à côté de nous qui a failli s’évanouir à la fin du film.
Beaucoup d’agitation mais pas de quoi nous faire oublier le vrai Graal chaos du jour: Fierté de Albert Serra, présenté au Certain Regard (warum not la compétition? C’eut été chaos!). Un porno libertin qui, comme le dit si bien notre ami Philippe Azoury, mériterait deux Palmes d’or et face auquel tous les autres films présentés jusqu’ici sont bidons. OK. Force est d’avouer qu’on adore ça nous aussi. Projet réellement mystérieux, pour le coup, et moins marketé que le Noé. Même Le film français du jour s’y est trompé: non, ce nouveau film du très chaos Albert Serra ne revient pas sur la vie sur les planches de Fassbinder, mais plonge dans les mœurs pas très catholiques de libertins venus s’encanailler dans la Prusse de 1774. Un événement d’autant plus grand que le théâtre Debussy n’a pas coutume de se faire chatouiller le popotin de la sorte. Dans des merveilleux plans-séquences statiques qui ne durent jamais une seconde de trop, voici un petit inventaire des vices aperçus dans ce qui est déjà le film porno le plus décadent de l’histoire du Festival de Cannes: fouettage de fesses à base de branches d’arbre, anulingus (à pleines dents) dans une diligence, livraison d’urine dans la bouche pour implorer mère Souillure. Formidable travail sur le son encore une nouvelle fois (la marque de fabrique du cinéaste) et le film vous envoûte en ne quittant jamais un petit lopin de forêt pendant 2h12 de nuit avant l’aube. La fusion nature/organique très mandiquienne n’est d’ailleurs pas loin. Quand on pense que Dumont et Noé (et Lelouch) étaient les cautions chaos de cette journée du samedi, on se dit que le Palais des festivals ressemble parfois à la foire aux merveilles. Et big up au grand Helmut Berger (qui n’est pas descendu sur la Croisette apparemment).
Autre morceau de choix présenté hors-compétition: la projection de deux épisodes de Too Old To Die Young (le 4 et le 5), la nouvelle série de Nicolas Winding Refn. Impossible évidemment avec deux épisodes balancés à la gueule de comprendre quoi que ce soit ou de savoir quoi en penser (au moins, Lynch avait présenté les deux premiers épisodes de Twin Peaks The Return). On a réellement l’impression d’arriver au milieu de la série et du coup de ne pas comprendre grand-chose. Mais une chose est sûre, c’est très très beau (Khondji génie) mais aussi très très vide, tout en donnant envie de tout combler en voyant la série dans l’ordre (et non dans un désordre abscons). De récente mémoire, on n’a pas souvent vu le Grand Palais se vider autant durant une séance. Ce qui prouve que nous sommes bien au milieu du festival, que la fatigue se fait déjà ressentir et surtout que NWR n’a pas changé: on est quand même bien dans les rouages de son Only God Forgives, très chahuté en son temps lors de sa projection de presse. C’est lent comme une balade fantasmagorique au fond de l’abime, accompagnée par de la belle musique électronique et lancinante. On retrouve les fantômes de Lynch, de Scorsese, de Schrader, de Melville et on pense bien entendu à Drive voire à Inside Job dans la manière calme et pourtant ultra-violente de narrer cette errance nocturne d’un policier (Miles Tiller), ange exterminateur samouraï guidé par l’envie de vengeance, traquant deux frères dirigeant un empire du porno. NWR a beau dire que c’est du cinéma, on verra la suite tranquillement devant nos téléviseurs et/ou sur nos ordinateurs et/ou sur nos smartphones. Et d’autres, sans doute moins patients, la bingewatcheront comme des crevards…
La compétition a également son mot à dire avec Le lac aux oies sauvages de Diao Yinan, réalisateur à qui l’on doit les fort beaux Train de nuit et Black Coal et qui revient avec un polar sang-pour-sang, modernisant de façon stylisée et décapante les codes du film noir classique des années 40. Un film de cinéphile, bien sûr, dès son intro: une pluie battante dans la nuit, une petite gare de ville moyenne, un homme sur ses gardes, une femme s’approche, il lui allume sa cigarette. C’est le fameux « boy meets girl » cher à Alfred Hitchcock. Et le film de raconter la romance tordue entre un chef de gang en fuite et en quête de rédemption et une prostituée prête à tout pour recouvrer sa liberté, au coeur d’une traque lancée par la pègre et la police locales. Brillant dans sa mise en scène, Le lac aux oies sauvages, applaudi par Quentin Tarantino présent à la projection, a tous les atours de l’objet malin de festival mais quelque chose nous retient, sans doute dans le lien amoureux intense et romantique entre la pute et le chef de gang et la manière dont ils se retrouvent, se paument, se cherchent pendant tout le film. D’un thriller sanglant, attendez-vous en réalité à un thriller affectif. C’est pas la moindre des surprises de ce film étonnant mais si glacé qu’il a été accueilli de façon glaciale.
Sinon, parce qu’on est gentils, on fera un gentil coucou à Port Authority de Danielle Lessovitz, présenté au Certain Regard. Quelques minutes avant la séance, le ton était donné: les vogueurs du film allaient enflammer les derniers cols droits de la salle Debussy, pour un reboot de la montée des marches de Climax l’an dernier. On aime toujours beaucoup quand Titi Frémaux dandine des épaules.
Présentation chaos de #PortAuthority à #Cannes2019 (dommage que le film ne soit pas au niveau) pic.twitter.com/60CH0iY8zW
— CHAOS (@sicksadchaos) May 18, 2019
Nos pronostics avaient cru voir en Port Authority un petit cousin d’American Honey, avec ses saltimbanque sauvés par la musique, il y avait donc de sacrés motifs d’espoir (enfin pour ceux qui aimaient le Andrea Arnold, donc pour Gautier!). Nous étions donc prévenus: ce long-métrage co-produit par Scorsese allait sérieusement dépoter. Une heure quarante plus tard, alors qu’un petit groupe de privilégiés chaussait le pas pour gagner la soirée Orange (l’effort consistera en 45 minutes sous la pluie malgré le carton d’invitation dans la poche), on ne comprend pas tout à fait ce que le film fait ici. Sans grande surprise, il est bien plus sage qu’il n’y parait, même si la tentation du trash (l’histoire d’un jeune blanc-bec qui tombe amoureux d’une personne transgenre noire qui fréquente le milieu du voguing) aurait aussi été problématique. Le film, sans être totalement raté, récite une petite gamme bien connue des programmateurs de Sundance (et qui commence à sérieusement nous fatiguer ici): neon lights agressives pour filmer la passion nocturne, personnages secondaires avec une fonction scénaristique grosse comme ça, nappes sonores qui empiètent toutes les deux minutes sur un récit pas vraiment consistant, roues de secours musicales bien pratiques quand on ne sait pas trop comment finir une scène. On commence à connaître la formule: le sujet est grand, l’équipe derrière détonne, le film lui est tout petit et tout le monde se réjouit du folklore environnant. Bon après, on ne jouera pas les pimbêches: nous sommes aussi ici (avec Valérie) pour ça.
Rien à secouer du Gaspard Noé
J’AI SOIF #Cannes2019 pic.twitter.com/ynFiwjTBVL— VALERIE (@valeriebisou) May 18, 2019
Et vive Christophe chez Bruno Dumont!
#Jeanne , pleine de grâce! #BrunoDumont Et le magnifique #Christophe, très haut perché! 🙏#UnCertainRegard #FestivalDeCannes2019 pic.twitter.com/MOHvHAWFVv
— thomas baurez (@Thomas_SCL) May 18, 2019

