Les éditions ESC sont aux petits soins avec notre Jean-Pierre Mocky national. Le 5 mars dernier, six de ses films – et pas des moindres: Les Dragueurs, Les Vierges, Solo, L’Albatros, Le Piège à cons, L’Ibis rouge – ont ainsi fait l’objet de DVD, plus un Blu-ray, flambant neufs. Et, rebelote le 7 mai prochain, avec La Cité de l’indicible peur, Le Témoin, Y a-t-il un Français dans la salle? et Le Furet. L’occasion d’aller prendre quelques nouvelles de ce miraculé – toujours vaillant ! – du Septième Art. Moteuuuuuuuuuurrr!!!!

INTERVIEW: GILLES BOTINEAU

Jean-Pierre, plusieurs de vos films ressortent en DVD, certains même sont édités pour la première fois en Blu-ray. On est ravi. Mais je regrette que La Bourse et la vie, un de mes préférés, n’ait toujours pas eu l’honneur d’une numérisation. Pourquoi donc?
Jean-Pierre Mocky: Ah, alors celui-là, son histoire est un peu compliquée. À l’époque, j’étais sous contrat avec la Columbia pour faire un film, Marlon Brando devait en être la vedette mais le projet est tombé à l’eau. Dans le même temps, on s’est rendu compte que c’était la grande époque des duos: Fernandel/Bourvil, Bourvil/Louis de Funès… On a donc opté pour une idée de ce genre et c’est comme ça qu’est né La Bourse et la vie. Au début, j’avais pensé à Fernandel et à Robert Lamoureux. Seulement, Lamoureux ne voulait pas tourner avec Fernandel. En définitive, on s’est rabattu sur Heinz Rühmann, parce que la patron de la Columbia l’aimait beaucoup. Rühmann, c’était un peu le «Bourvil allemand», et d’ailleurs Hitler en était fou! Chez nous, par contre, personne ne le connaissait. Du coup, les distributeurs ont tenu à ce qu’il y ait tout un tas d’artistes de notre cru en plus, et on s’est retrouvé avec une affiche incroyable, Darry Cowl, Michel Galabru, Claude Piéplu, Jean Carmet, Jacques Legras… À l’arrivée, La Bourse et la vie a cartonné en Allemagne, forcément, en Italie aussi, mais, curieusement, pas en France. Bon, il faut dire que Fernandel était en fin de course. Quoi qu’il en soit, des années après, Jean-François Davy a sorti le film en VHS via sa société, on l’a un peu redécouvert, et depuis, plus rien. Pathé a bien essayé de le récupérer pour l’insérer dans le coffret qu’ils ont édité en 2013, malheureusement ils ne se sont pas du tout entendus avec Columbia. Columbia, qui fait maintenant partie de Sony… Bref, c”est un bordel sans nom. Résultat, beaucoup me réclament ce film, sauf que je ne peux rien, car je n’étais qu’employé sur cette affaire.

Ces rééditions DVD/Blu-ray vous amènent-elles à revoir vos longs-métrages, ou préférez-vous rester sur leur souvenir?
Jean-Pierre Mocky: Je les revois, oui. Mais vous savez, les films ne sont jamais parfaits. D’abord, par manque d’argent. Ensuite, parce qu’on n’a pas toujours ce qu’on veut: des nuages ou de la pluie à la place du soleil, un acteur de second choix… Enfin, tout ça, ce n’est pas très grave car la perfection n’existe pas. Quand j’entends Michael Haneke me dire: «Ah, que mon film est bien…» Non mais franchement, quel con! Et il y en a une série. Jacques Audiard, pareil. C’est dommage parce qu’il n’était pas comme ça au début… Le type qui croit avoir fait un chef-d’œuvre est un con. On ne peut pas être fier de ce qu’on fait, puisqu’on fait ce qu’on peut en réalité. Il y a tellement d’imprévus sur un film…

Je trouve qu’il y a un vrai paradoxe «Mocky». On ne cesse de vous célébrer, vous êtes souvent interviewé, vous êtes plus qu’apprécié sur les plateaux de télévision, moult documentaires vous ont été consacrés… En somme, on vous considère. Pleinement. Et, à contrario, lorsque vous tournez un nouveau film, cela se fait presque dans l’ombre. Même la distribution, ensuite, est limitée. Comment expliquez-vous cela?
Jean-Pierre Mocky: Là, la raison est simple. Je discutais un jour avec mon ami Robert de Niro. Il me dit: «Moi, je ne sors plus mes films.» Je lui demande pourquoi, et il me répond: «Parce que c’est trop cher!» Il a raison. Moi, mes films ne coûtent quasi rien en matière de production. En revanche, la promotion, elle, est chère. Vous avez la campagne d’affichage sur les autobus: cent vingt mille euros la semaine. Le métro: deux cent quarante mille. Ajoutez à cela les colonnes Morris, un peu de publicité en télévision éventuellement… Et vous en avez pour six cent mille balles, au minimum! Or, tout ça pour quoi? Deux de mes confrères, Pascal Thomas et Bertrand Blier, viennent de se casser la gueule (respectivement avec À cause des filles ..? 18 327 entrées au compteur, et Convoi exceptionnel, 102 786 à ce jour, ndlr). Les gens ne sont pas venus voir leur film alors qu’ils ont dépensé près de sept cent mille euros de pub! Donc moi, je fais comme de Niro, je ne sors plus mes films dans les cinémas, mais directement en DVD. Par chance, je suis connu à l’étranger, si bien qu’en tout et pour tout j’en écoule quarante mille par an. Ça me coûte un euro de faire un DVD. Je le vends ensuite onze. Et je me mets dix dans la poche. Une salle, elle, me prendrait 50% sur le prix du billet, plus les taxes… Dans ces conditions, je repartirais avec trois euros seulement. Par conséquent, le choix est vite fait. Bon, évidemment, ce n’est pas très honorifique comparé à une sortie classique. Mais c’est plus rentable. Et ça ne me gêne pas. Puis, ce sera comme ça jusqu’à la fin. À moins de trouver un mécène, comme avaient Tati et Cocteau. C’est ce qu’il faudrait pour que les choses tournent bien. Le mécène paierait la publicité que je ne peux pas m’offrir, et je redeviendrais un «réalisateur normal» avec des films qui sortent comme tout le monde.

Qu’est-ce que l’époque vous inspire, sur le plan culturel et plus précisément cinématographique?
Jean-Pierre Mocky: Écoutez, je vois des affiches sur les colonnes, et je ne connais ni l’acteur, ni même le metteur en scène. Ces films, je ne sais pas ce que c’est. Alors que je suis du métier! Tous mes comédiens fétiches sont morts, Serrault est mort, Galabru est mort… Je suis arrivé au bout, je les ai usés. Qui est-ce qu’il me reste, à présent? Alain Delon est malade, Jean-Louis Trintignant est aveugle, Guy Bedos ne veut plus rien faire… Jean-Paul Belmondo, j’avais prévu de faire un «Mocky présente Hitchcock» avec lui, mais le médecin le lui a interdit. S’il tourne, il claque! D’ailleurs, Fabien Onteniente et Claude Lelouch, qui voulait réaliser la suite d’Itinéraire d’un enfant gâté, ont dû annuler leur projet aussi. Là, je viens de tourner avec Lionel Astier, Grégory Fitoussi… eh ben, je n’avais jamais entendu parler d’eux jusque-là. On n’a plus de vedettes! Récemment, j’ai travaillé avec Anne Roumanoff, que je ne prenais pas pour une actrice, et un chanteur, Cali. Remarquable, ce garçon, très gentil et bon comédien. Mais si j’avais vu «Cali» marqué sur un autobus avant ça, je n’aurais pas su l’identifier. Je suis quand même parfois sollicité par quelques «stars»: Soprano, Zinédine Zidane… Zidane, c’était avant qu’il ne réintègre le Real Madrid. Il voulait faire comme son copain Éric Cantona. Mais je n’avais rien à lui proposer. Qu’est-ce qu’on peut écrire pour ces gens-là?

L’actualité est plutôt riche en ce moment. Du pain béni pour Mocky, non?
Jean-Pierre Mocky: Naturellement, il sera question des Gilets Jaunes dans mon prochain film, parce que j’ai mon opinion sur le sujet. Je les défends, ce sont de braves types. J’ai passé trois nuits avec ces gens-là, sur des barrages. En fait, ça fait office d’agences matrimoniales, leur truc. Ou de clubs de rencontres, si vous préférez. Ce sont des solitaires à la base, des petits retraités, des petits jeunes… et qui, peut-être pour la première fois de leur vie, nouent des liens, parce qu’ils n’ont rien d’autre à faire une fois sur place. Ce ne sont pas des résistants avec un fusil à la main! Ils mangent des crêpes, ils boivent du cidre, ils font du feu, et ils parlent. Ils savent qu’ils n’auront rien au bout du compte, ils en ont conscience. Leurs revendications n’aboutiront pas. Un ou deux y croient. Mais la plupart, non. La seule joie qu’ils éprouvent, donc, c’est d’être ensemble. Pourtant, la solution au grand débat est évidente. Rien de nouveau, en vérité: il faut monter le Smic à trois mille euros, et les fonctionnaires à quatre mille. À partir de là, il n’y aura plus de salade. Et c’est ce que je dis dans le film que je prépare actuellement. J’y jouerai un flic centenaire – le rôle principal – qui a un fils de quatre-vingt-deux ans. À un moment, je me retrouve face à Emmanuel Macron. Un Macron hypothétique, apparaissant en ombre chinoise. Et je lui explique mon point de vue. Le plus drôle, c’est que cet homme, je l’ai réellement connu quand il avait quatorze ans. J’avais tourné La Tête contre les murs à Amiens, en 1959, et, suite à ça, je m’y rendais chaque année pour donner des conférences. Macron était au ciné-club et nous discutions souvent. Un jour, il devait avoir 18 ans, et il me dit : «Monsieur Mocky, je vais me marier avec ma maîtresse.» J’étais étonné d’apprendre qu’à son âge, déjà, il puisse avoir une maîtresse. C’était bien sûr sa maîtresse d’école… (il rit). Plus tard, il est revenu vers moi afin que je réalise un film sur sa campagne électorale. J’ai donc commencé à travailler là-dessus, mais différentes affaires politiques l’ont incité à tout annuler. Il ne voulait pas être accusé d’avoir pris de l’argent on ne sait où, simplement pour financer ça.

Vous n’arrêtez jamais, et c’est également pour ça qu’on vous admire.
Jean-Pierre Mocky: Il n’y a pas de retraite dans nos métiers. Alors je continue. En juillet, je vais tourner Un drôle de Président, produit par Jean-Claude Fleury, avec Gérard Depardieu, Laurent Lafitte, Isabelle Huppert et Virginie Ledoyen. Celui-là, je le traîne depuis plus de deux ans. À la base, c’est Dany Boon qui devait jouer avec Depardieu. Mais ils se sont disputés. Pareil avec Gérard Lanvin. C’est donc Lafitte qui a hérité du rôle. On verra. L’idée est de continuer à faire des petits films régulièrement, et, au milieu, un plus gros. J’en ai un notamment avec Madonna et Lady Gaga. Seulement, ça traîne aussi. Comme cette histoire sur les migrants et les SDF. Clint Eastwood et Woody Allen sont d’accord pour jouer dedans. Ne manque, encore une fois, que l’argent.

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