Après le successful Victoria, prĂ©sentĂ© Ă  la Semaine de la critique en 2016, Virginie Efira retrouve Justine Triet dans Sibyl, directement en compĂ©tition, dans la peau d’une romancière reconvertie en psychanalyste. De plus en plus confrontĂ©e au chaos.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Dans Victoria, le précédent film de Justine Triet, Virginie Efira incarnait une avocate pénaliste en plein néant sentimental et confrontée au chaos de sa vie sens dessus dessous. Même révolution intérieure attendue dans Sibyl qui permet à son auteure et à son actrice de passer de la Semaine directement à la Compétition. Classe, pas vrai? Vrai, mais surtout une entente du tonnerre entre les deux: «J’ai souvent menti sur ma découverte de La bataille de Solférino, le premier film de Justine, nous raconte-t-elle. «En fait, je ne l’avais pas vu avant de la rencontrer. Je ne connaissais le film que de nom, j’avais lu les interviews de Justine, mais je n’ai vu son film qu’après notre rencontre. Et quand nous nous sommes rencontrées pour la première fois, Justine m’a parlé de son premier film avec un regard presque critique, pointant du doigt toutes les limites. Elle avait sur son film un recul nécessaire pour construire son second qui serait une continuité et qui s’inscrirait en réaction. Ce qui m’a séduit chez elle, c’est sa manière de penser comme de s’exprimer. C’est drôle car je me souviens de Justine dans le tumulte du Festival de Cannes pour Victoria, où les discussions sont plus frivoles que profondes. Je voyais comment elle donnait le change, pas du tout comme quelqu’un qui était rompu aux mondanités, tout en ne trouvant pas de réel sens à tout ça. Elle est comme ça, tout le temps. Elle imprime un sens juste aux choses. Quand elle dit quelque chose, on a accès à toutes les strates de sa pensée. Elle a l’intelligence, la réflexion, des amis supers aussi… Son passé dans le documentaire, dans les Beaux-Arts, lui a donné un beau bagage. Elle a un niveau de réflexion élevé ainsi qu’une grande spontanéité. Elle est à la fois cérébrale et physique. Tout ce que j’adore.»

Virginie serait-elle alors sur le point de devenir une icône du jeune cinéma français? «Honnêtement, je me fous de casser une image. Je n’ai jamais réussi à me prendre en charge, j’ai jamais réussi à écrire, alors ça passe par l’autre. Je n’ai pas de plan de carrière. Ce qui me plait, c’est le contraste. Je ne me considère pas comme cinéphile; il y a tant de grands films que je n’ai pas encore vus. Mais j’aime profondément voir des films comme simple spectatrice. Et en cela, j’adore défendre l’inventivité du jeune cinéma français. Je crois profondément au triomphe de la curiosité. Quand on est curieux, réellement, la déclic se produit. Je ne cherche pas du tout le positionnement. Ce sont des choses qui arrivent et s’éteignent aussitôt. Par exemple, après 20 ans d’écart, je ne voulais pas me spécialiser dans la comédie romantique et je ne voulais pas non plus refaire ce que j’avais déjà fait à la télévision, en présentant La Nouvelle Star. J’avais des bases de comédienne, j’avais étudié le théâtre en Belgique mais je n’avais pas vraiment confiance en moi, j’avais un peu peur. Présenter une émission à la télévision a été très salvateur, très rassurant pour moi. Comme si tout d’un coup je pouvais être moi-même.

C’est-à-dire, Virginie? «Dans les années 90, j’ai commencé en présentant un Hit Parade avec des musiques de merde.» Ah, comme Ophélaïe? «Comme qui?» interroge-t-elle. Ophélie Winter, voyons! «Ah oui voilà, nous répond-elle. «Et puis, c’était costaud, hein. Oui, oui, les mêmes daubes que vous aviez en France. Alors forcément il y avait une obligation de dérision. Je pouvais choisir mon humour et ça me rassurait beaucoup d’avoir ce choix à cet âge-là. Pendant toutes ces années, j’avais suffisamment expérimenté la notoriété télévisuelle et le système médiatique pour comprendre que tout cela n’était pas très épanouissant. Car on vient féliciter le système auquel vous appartenez. J’avais vraiment envie de jouer dans un film, j’ai obtenu un premier rôle; ce qui n’était pas très simple au départ. Je ne venais pas de Canal+, j’avais l’image de quelqu’un qui présentait une émission populaire sur M6. Je n’étais pas la branchée type. Au moment où je présentais La Nouvelle Star, je passais mon temps à demander au spectateur d’envoyer ses SMS et je me surprenais à discréditer ce que je faisais en permanence. C’est normal d’avoir des préjugés. Ce que les spectateurs ne savent pas, c’est qu’il faut s’imposer pour présenter cette émission avec une telle assurance.»

Depuis, elle a Ă©voluĂ©, Virginie. On l’a souvent vue sur les Ă©crans de cinĂ©ma mais chez Justine Triet, il se passe quelque chose de diffĂ©rent. Warum? «Justine chope l’Ă©poque». D’accord mais c’est avec elle qu’a eu lieu le dĂ©clic donnant Ă  comprendre qu’elle Ă©tait capable de faire autre et mieux? «En fait, ça s’est produit sur Mon pire cauchemar d’Anne Fontaine. Pour la première fois, j’avais un producteur cinĂ©phile, Philippe Carcassonne, qui m’a dit des choses gentilles et m’a fĂ©licitĂ©. Comme Pierre Lescure qui m’a encouragĂ© en me proposant une pièce de théâtre. Au contact d’acteurs comme Isabelle Huppert, AndrĂ© Dussollier ou BenoĂ®t Poelvoorde, j’adorais les Ă©changes. A cette Ă©poque, je conservais un rapport d’infĂ©rioritĂ© par rapport aux acteurs; limite si je ne m’excusais pas en me prĂ©sentant Ă  eux. Avec le cĂ´tĂ© un peu populo que j’ai, aussi. On est le produit de tout ça, ça a une valeur. Mais tant que nous-mĂŞmes on se dit que ce passĂ© dans la tĂ©lĂ© est un boulet, c’en est un. Pour choisir, il faut un peu de pouvoir pour avoir quelques propositions et quand vous avez du pouvoir, vous devez faire face Ă  des responsabilitĂ©s. Comme les films ont marchĂ©, j’ai reçu des choses nouvelles. Et ainsi de suite. En rencontrant David Moreau, le rĂ©alisateur de 20 ans d’écart, j’ai dĂ©couvert un autre monde encore, je suis sĂ©duite par la culture du rĂ©alisateur, sa cinĂ©philie. Il me donne des rĂ©fĂ©rences fortes et pour lui, faire ce film se rĂ©vĂ©lait un engagement très fort; alors j’ai adhĂ©rĂ©. C’est cette conviction qui m’a donne envie de collaborer avec lui, de travailler sur ce projet avec lui. Et par la suite, j’ai dĂ©couvert tout un pan de cinĂ©ma d’auteur français que j’admire… Trois souvenirs de ma jeunesse, de Arnaud Desplechin, m’a totalement transcendĂ©. J’ai trouvĂ© ça beau, vivant, romanesque et, vraiment, je n’étais la mĂŞme en sortant de la salle. De mĂŞme, je suis activement les carrières de Rebecca Zlotowski, Katell QuillĂ©vĂ©rĂ©, Mia Hansen-Love… Le romanesque est très important pour moi et ce que je remarque dans le jeune cinĂ©ma français, c’est qu’il y a la volontĂ© de se dĂ©barrasser des chapelles, des Ă©tiquetages comme la capacitĂ© Ă  mettre du romanesque dans les comĂ©dies, avec une rĂ©flexion propre Ă  la France. Les mouvements neufs me touchent beaucoup et parvenir Ă  faire des films aussi stimulants que ceux que Justine aujourd’hui, c’est une chance.» On confirme.

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