Adieu Kim Ki-Duk (1960-2020)

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Le cinéaste-peintre Kim Ki-Duk est mort ce vendredi du Covid-19 à l’âge de 59 ans. De sa vie aventureuse et mystérieuse hantée par des démons, on retiendra ses films beaux et provocants, fascinants et controversés. Des diamants comme L’île, Printemps, automne, été, hiver… et printemps ou encore Locataires dont on conservera longtemps les images.

Kim Ki-Duk était peintre avant d’être cinéaste (d’où ce sens plastique et cette sensibilité qui s’exprimaient dans chacun de ses films). Et avant d’être artiste, il s’était engagé à 20 ans, et pour cinq ans, dans les Marines (ce sera une source d’inspiration pour son film, Coast Guard). Autant de vies intérieures, pleines de mystères, se reflétant dans le cinéma de ce sud-coréen, né en 1960, à Bonghwa, dans le nord de la province Kyungsang, un village situé dans les montagnes.

A la recherche de lui-même, Kim Ki-Duk veut en finir avec les voyages immobiles, pense devenir prêtre; puis, s’évade dans le sud de la France en 1990. Là-bas, il fait des études d’art plastique pendant deux ans à Paris, périple dont il s’inspirera pour un long métrage Crocodile (1996), belle élégie en lumière bleutée hantée par Beineix et Carax: “Il y a toujours eu un respect fou des coréens pour plusieurs villes françaises“, nous confiait-il, casquette vissée sur la tête et gestuelle gauche de jeune homme timide, au Festival de Cannes en 2007 lors de la présentation de sa romance musicale en prison Souffle, alors en compétition. “En premier lieu, Paris. Par la suite, peuvent venir Londres ou Munich. Paris est primordial parce qu’il y règne l’importance de l’art et de la culture. Quand j’étais petit, je voulais venir en France parce que c’était pour moi le moyen d’enrichir sa culture générale. J’ai vécu pas loin de Cannes, également à Montpellier, vers la Grande-Motte et Narbonne. Pendant un an, j’ai sillonné le sud de la France. A cette occasion, j’ai découvert des films français qui ont constitué un point de départ pour devenir réalisateur. En revanche, je n’ai aucune fascination pour les Etats-Unis. Sans doute parce que c’est l’incarnation de ce qui est unilatéral et imposé.”

Son passé d’esthète sensible s’est ressenti dans L’île, le long-métrage érotico-fantastique ayant permis sa découverte en France en 2000. A l’époque, un électrochoc. C’est avec L’île que son style s’affirme: romantisme tordu, humour de dernière minute, sexe et violence intrinsèquement liés et l’amour ne passe que par la violence SM. Et surtout, des personnages qui ne parlent pas, qui n’ont plus rien à dire. Dans Bad Guy, inédit en France, l’amour naît au travers d’une glace. Par la suite, le prolifique cinéaste a réalisé une dizaine de films qui ont témoigné d’année en année une évolution hallucinante allant de la colère contrebalancée par une poésie fantaisiste à l’apaisement inattendu: dans Printemps, été, automne, hiver et… printemps, le réalisateur projette une force surprenante qui s’exprime à travers un esthétisme très déterminé. Ici, chaque plan correspond à un état d’âme, à un frisson érotique ou à l’ébauche d’un sentiment diffus. Mais ce qui étonne dans ce film-là, qui a contribué à le faire connaître au-delà du cercle d’initiés, n’est pas tant sa maîtrise de la rhétorique visuelle que son apparente capacité à manier avec la même aisance plusieurs formes d’expression très différentes.

Un style qui ne ressemble qu’à lui et dont il trouvera la quintessence dans Locataires, une histoire d’amour surréaliste magnifique qu’il tourne dans son appartement et qui sort sur nos écrans en 2005. C’est son film le plus accessible, celui qui lui a permis de conquérir un nouveau public: “Après mon film L’arc, j’ai eu l’impression de tourner en rond et j’ai eu envie de créer de nouvelles choses originales et nouvelles“, nous confiait-il, toujours au Festival de Cannes en 2007. “Locataires a été une renaissance. Dans Time et Souffle, mes films suivants, j’essaye de raconter le quotidien des gens à travers des thèmes qui sont différents à chaque fois dans chaque film. Mais tant que mon nom restera Kim Ki-Duk et qu’il ne changera pas, il y aura toujours des similarités dans mes films.” Ses films se renouvellent comme l’eau qui parcourt ses films, à la fois rédemptrice, nourricière, polluée dans L’île et dans Printemps, été…

De la nymphe maléfique de L’île aux mineures prostituées de Samaria, de la femme battue de Locataires à la femme pleine de compassion de Souffle, son regard sur les femmes change, l’homme combat bien des démons: “Je me demande en réalité si ce n’est pas dû au fait que je n’ai plus la philosophie que j’avais quand j’étais plus jeune“, poursuivait-il. “Je faisais plus des films où les personnages principaux étaient des hommes et j’avais tendance à penser comme un homme. Aujourd’hui, j’essaye plus de me diriger vers des personnages féminins. Automatiquement, il faut que la description de la femme soit plus sensible et plus précise. En Corée, la figure du père est sacrée, plus importante que tout. Ainsi, j’ai toujours considéré que l’homme était au centre de la société. Les femmes en revanche sont plus opprimées. A partir du moment où j’ai réalisé que les femmes étaient maltraitées dans la société coréenne, je me suis axé sur elles pour appuyer là où ça faisait mal.” Ses personnages deviennent alors de plus en plus loquaces, comme dans Time, romance fantastique en 2007 dans laquelle une femme, pour fuir l’érosion de son couple, change de visage. Changer de peau, changer de vie, fuir ailleurs pour oublier le passé même si la mélancolie persiste (la fin de Souffle avec la reprise en coréen de Tombe la neige d’Adamo), autant de clés du cinéma de Kim Ki-Duk.

Avec Dream (2008), drame plus conventionnel en dépit d’une substance onirique et de personnages qui partagent les mêmes rêves, KKD perd un peu de son inspiration (comme il est très prolifique, son évolution se révèle évidemment au diapason). Il perd aussi de sa vitesse de croisière. Ce qui semblait louche puisque le réalisateur de L’île et de Printemps, été, automne, hiver et… printemps avait pour habitude de signer un film tous les ans depuis plus d’une décennie. A l’origine du retrait du cinéaste, un accident qui a failli arriver sur le film sus-mentionné où sa comédienne a manqué de se pendre et qui l’a totalement démoli. Il raconte tout ça dans Arirang, en 2011, sorte de journal intime filmé en DV aux allures de crise de foi artistique, construit un peu à la manière des derniers Alain Cavalier. On y voit KKD en pleine dépression, il a arrêté le cinéma pour vivre en autarcie. On le voit ramasser de la neige, se préparer à manger, chanter à l’envi, revoir ses précédents films en sanglots et cracher sa haine du monde. A un moment donné, il tente une auto-psychanalyse en s’interviewant lui-même et en revenant sur les raisons de sa chute aussi rapide et spectaculaire que sa reconnaissance immédiate dans des festivals du monde entier. Ce qui est impressionnant, c’est qu’elle est clairement montée comme une œuvre posthume, comme si KKD avait pensé se tirer une balle dans la tête avant même de la finir. Sa démarche (faire un art de sa dépression et imaginer son propre suicide) tient à la fois du narcissisme et du cinéma.

L’année suivante, en 2012, une nouvelle remontée à la surface; Kim Ki-duk décroche le Lion d’or pour Pietà des mains d’un président du jury Michael Mann soufflé. Une difficile rédemption d’un escroc de banlieue, dont la cruauté s’estompe au retour de sa mère et qui bascule dans une affaire de vengeance après un retournement de situation. On y retrouve le KKD vivant et noir, sauvé par le cinéma. Pugnace, violent, immoral, insolent, celui des débuts, renouant avec ses obsessions et ses effets de style passés: le sadomasochisme moral et physique, les symboles religieux, le mutisme des personnages travaillés par le secret, la honte, la culpabilité et le désir. Ce film du chaos et de la destruction aurait pu être celui d’une énième renaissance pour l’insaisissable Kim Ki-Duk. Ses films suivants, Moebius et One on One, ne sortira pas en salles. On le retrouvera dans les salles françaises, dans une forme modeste, avec Entre deux rives. Finis la dérive sexy-gore de L’île, la poésie nirvana de Printemps été automne hier et printemps et l’amour surréaliste de Locataires, KKD change définitivement de registre pour parler, sous une forme moins séduisante, des disparités entre les deux Corée et de la manière dont n’importe quel pékin moyen peut se retrouver dans les rets d’un système Kafkaïen. De quoi nous rappeler que Kim Ki-Duk n’a jamais été un cinéaste aimable et qu’on avait tendance à aimer ça, d’autant qu’il tient le cap jusqu’à la dernière scène, très forte, résumant par des gestes d’enfant toute l’ironie révoltante du constat. Il nous laisse un film inédit, Din, tourné au Kazakhstan en 2019. Avant de décéder du Covid en 2020, il se trouvait à Latvia, en Lettonie, où il était de passage pour acheter une résidence près de la mer baltique. Une vie passée à chercher ailleurs, à fuir le réel au cinéma comme dans la vie.

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