Quand il retraçait la vie tumultueuse de la chanteuse Karen Carpenter par le biais de poupées Barbie (Superstar: The Karen Carpenter Story, 1988), Todd Haynes avait déjà dit beaucoup de choses sur son cinéma, et surtout une: sa capacité à explorer des fêlures monstres derrière des rideaux bien fermés. Rideaux de la vie quotidienne (ses mélos façon Douglas Sirk style le déchirant Loin du paradis ou ses autopsies cliniques façon le terrible Safe) ou rideaux de scène (Mildred Pierce, I’m not there ou Superstar). Côté rideaux de velours, Velvet Goldmine est sans doute son film le plus pétaradant, le plus kitsch, le plus intenable.
Pris en sandwich à l’époque entre Priscilla, folle du désert, et Hedwig and the angry inch, le film ne pouvait pas trouver en réalité meilleure place. Velvet Goldmine c’est Bowie partout, Bowie nulle part. Contrairement à ses autres biopics (même si le terme pourrait paraître quelque peu réducteur), Todd Haynes dépeint les années folles du glam rock en ne citant aucun nom connu (n’est Little Richards, le grand provocateur qui était là avant les autres) mais en multipliant les subterfuges. Pour peu qu’on connaisse l’univers, tout fait sens tout le temps. Journaliste british blasé, Arthur est envoyé pour enquêter sur Brian Slade, chanteur adulé dans les années 70 ayant disparu de la circulation après un show casse-gueule : en se faisant tuer pour de faux, il a ainsi flingué sa carrière pour de vrai. Plutôt gêné de se lancer dans l’affaire, Arthur se retrouve à fouiner des souvenirs qui appartiennent autant aux autres (collaborateurs ou ex de la star) qu’à lui-même (il était une groupie de premier ordre). D’une structure louchant vers Citizen Kane, Haynes nous bombarde de flashbacks, scènes de concerts ou intimes, clips, reportages, jonglant entre des années 80 moroses et des réminiscences saturées des années 70 et du swinging London. Un patchwork si débridé qu’il dérive sans complexe vers une forme de fantasme collectif, où l’on fait l’amour dans les flammes ou sous une pluie de paillettes, où le strass dégouline aux quatre coins de l’écran, où le sang se fait lipstick.
Brian Slade, l’ange caméléon qui crie sa bisexualité sur les toits, est une belle projection de David Bowie, transformant alors son Ziggy Stardust en Maxwell Demon. Autour de lui, Mandy (incarnée par Toni Collette) fera office d’Angie et le personnage de Curt Wild télescope à la fois Lou Reed, Iggy Pop et Mick Jagger. Dans ce fracas de décadence sexuelle et de guirlandes, Jonathan Rhys-Meyer, Ewan McGregor et Christian Bale y apparaissent totalement androgynes, épanouis, transfigurés. Tellement, qu’il s’agira sans doute de la première et de la dernière fois pour eux. Sans recourir à ceux qui ont vécu cette fresque queer, Haynes doit tout reconstruire, tout reconstituer, et ça marche du tonnerre. Même si aucune chanson de Bowie ne passe la frontière (même celle du titre), des chansons de Lou Reed ou T-Rex, et même une apparition de Placebo, viennent entretenir le lien avec ce qui n’est plus de l’ordre de la fiction. Quant aux chansons inventées, elles forcent un travail de mimétisme (mais jamais de plagiat) tout à fait troublant. Les nombreux excès de styles et la mise en scène baroque évoquent parfois ce que Ken Russell faisait de mieux dans les années 70 (en particulier le clip de The ballad of Maxwell Demon), lui qui était un grand spécialiste du film musical psyché et du biopic fiévreux.
À travers les passions, la gloire et les transformations, Haynes ne se contente pas d’un simple rise and fall clignotant: il nous renvoie à cette machine à transgression qu’étaient les années 70, nous rappelle le pouvoir de la musique et de ses icônes, capable d’exprimer une libération au pouvoir contagieux (l’image de l’ado reclus apprivoisant ses désirs). Quant à ce dandysme rock, il fait de ces silhouettes transgenres une descendance assurée d’Oscar Wilde (qui viendrait en réalité… de l’espace!), hantant quasiment tous les dialogues quand il n’est pas symbolisé par un mystérieux bijou que l’on se passe de main en main. À l’heure des biopics lavant plus blanc que blanc et de l’impossibilité pour certains d’imaginer une autre forme de masculinité, Velvet Goldmine se fume toujours autant comme une belle taff hallucinogène et bienfaisante.
9 décembre 1998 en salle / 2h 00min / Musical, DrameDe Todd Haynes Par Todd Haynes, James Lyons Avec Christian Bale, Jonathan Rhys-Meyers, Ewan McGregor |
9 décembre 1998 en salle / 2h 00min / Musical, Drame


![[TWIN PEAKS THE RETURN STORY] Episode 9 – «Nous avons rencontré le Major»](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2023/02/TP9-1068x712.jpg)