[SUPERSTAR THE KAREN CARPENTER STORY] Todd Haynes, 1988

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En moins d’une heure, Todd Haynes, le réalisateur de Safe et Loin du Paradis, enregistre avec des poupées le funeste destin de Karen Carpenter dans Superstar : The Karen Carpenter story. Résultat: film interdit et graine de culte sulfureuse.

4 février 1983: Karen Carpenter est retrouvée morte dans sa maison à l’âge de 32 ans. L’introduction sera le seul passage avec des humains. L’histoire qui cherche à décrypter la mort de la chanteuse des Carpenters ne sera racontée que par le prisme de poupées Barbie, habile métaphore pour sous-tendre la manipulation. Pendant que les images défilent, une voix-off solennelle commente les événements, s’autorise des interventions de personnalités comme Tod Donnovan et recourt à des images d’archive qui inscrivent l’histoire dans le contexte politique et historique. Là-dessus, Haynes met en opposition l’horreur du quotidien d’une femme anorexique avec la douceur mélancolique des chansons inoffensives et organise un tourbillon d’informations qui laisse groggy. C’est aussi le témoignage d’une époque, des années 70 où le groupe a eu le vent en poupe, distillant comme il le fallait des chansons propres à réjouir les petits clous d’antan.

Superstar : The Karen Carpenter story, second essai d’animation de Todd Haynes (et son dernier) réalisé en 1987, bouscule les codes du documentaire. Il a réalisé ce film alors qu’il n’avait que 26 ans et venait à peine de sortir de l’université. Victime de son succès de plus en plus grandissant dans le milieu du cinéma art et essai US en 1988, le film a disparu de la circulation quelques mois plus tard, faisant de l’ombre à la biographie prétendument officielle que Richard Carpenter avait produit pour la télévision au même moment et qui s’appelait The Karen Carpenter Story.

Pour tout faire disparaître, Richard traîne Todd devant les tribunaux avec l’appui de la maison de disques (A & M) en prétextant le fait qu’il n’avait pas les droits pour utiliser la musique des Carpenter’s. La vérité est ailleurs: Haynes dresse présentement un portrait du frère gratiné (on le voit à intervalle régulier traîner sa sœur dans la boue et l’insulter plus bas que terre). Hélas, la justice tranche vite: Haynes n’avait effectivement pas payé les droits pour utiliser la musique des Carpenter dans son opus maudit. Verdict, il a tort. Haynes est obligé de céder aux pressions. Pour trouver une alternative, il cherche à montrer le film dans les hôpitaux pour prévenir des dangers de l’anorexie, mais là encore, il est rapidement interdit de diffusion. Aujourd’hui, le film est quasiment rangé aux oubliettes étant donné qu’il ne peut pas être distribué. La société Matel n’a rien fait pour arranger la discorde puisqu’elle a également trouvé irresponsable l’utilisation des poupées pour retracer ce destin funeste et ne souhaitait pas se voir liée à cette affaire. Démission de tous les côtés, sauf de Haynes qui produit des copies illégales de son film et le diffuse clandestinement dans des festivals.

Underground à mort, Superstar: The Karen Carpenter story est aujourd’hui visible sur YouTube et c’est tant mieux : il mérite d’être découvert car loin de tout racolage genre « attention, bio qui révèle tout de la vraie vie de Karen Carpenter », le film possède de réelles qualités formelles jusque dans ses effets de montage permettant au spectateur d’entrer dans la confusion mentale de Karen, de plonger dans une intériorité sombre et tourmentée, loin du strass et des paillettes. Les prémisses de ce que Todd Haynes fera avec Julianne Moore dans des films comme Safe ou Loin du paradis, mélo Sirkien qui en situant son action dans les années 50 parlait de manière étrangement contemporaine des diktats de la société actuelle.

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