De la part de celle qui avait explosé avec un album intitulé Hot Pink, plus proche de l’esthétique visuelle et sonore de Nicki Minaj (sa grande idole) tendance Barbie que de Häxan, peu auraient misé sur l’occulte tournant pris par l’artiste en 2023. Avec son album Scarlet, Amala Ratna Zandile Dlamini, de son vrai nom, n’opère pourtant qu’un prolongement de son travail, bien que celle-ci semble ici être sortie de son stade de chrysalide pour réellement déployer ses ailes – de démon, précisons-le.
Agile comme personne sur les réseaux sociaux, véritable boulimique de la culture internet, Doja Cat a toujours été une savante lectrice des tendances, se fondant dans un moule conçu par d’autres pour mieux y apporter son excentricité. Aujourd’hui, le succès est là, indéniable. « I’m a puppet, I’m a sheep, I’m a cash cow / I’m the fastest-growing bitch on all your apps now », dit-elle ; mais alors, que faire de tout ce succès ? Pendant que l’Amérique conservatrice est en pleine parano QAnon, ressortant du placard le vieux spectre du satanisme pour désigner l’ennemi autant politique que culturel, Doja Cat, en revêtant l’accoutrement de cet opposant fantomatique tout désigné, ne semble avoir qu’une envie: faire son coming-out – Paint the Town Red, comme le dit son single – soit célébrer son ascension en venant foutre le bordel dans le monde policé de la pop.
Vous aimiez ses chansons rythmées et mélodiques? Venez donc mettre un pied dans Demons, morceau rageur de rap, presque dissonant, qui n’est pas là pour être sympathique. Prenant le parti de s’enfoncer dans l’ego trip d’une femme ayant réussi, c’est en creux l’envers du succès que la chanteuse y raconte, les fantômes des puissants, devenus aussi les siens propres: « How my demons look / Now that my pockets full?”. Dans le même temps, elle explore aussi son identité au travers des rêves interdits d’une classe moyenne qui la regarde désormais avec défiance « I am on to bigger things I just bought a limousine (a limousine) / You live like me in your dreams (yes, you do) ». Scarlet est finalement un album assez touchant dans ce qu’il dit de la solitude d’une artiste inclassable, mais aussi, grâce à son implication dans les réseaux sociaux, très exposée à la rancune de la foule, aux théories du complot à son sujet, et à toutes sortes de moqueries sur sa personnalité, plus complexe que ce que le public attendait.
De cette solitude face à son audience, dont l’artiste joue dans sa vraie-fausse interview publiée sur sa chaîne YouTube prenant la forme d’un late night show des enfers, elle semble avoir su tirer une forme d’idiosyncrasie salvatrice, assumant une image de plus en plus en décalage, mais révélant aussi un autre visage que celui de la simple interprète pop. Outre ses apparitions publiques, grimée en monstre tout sorti d’un film de Roger Corman, tenant de la performance, on se régalera par exemple de voir comment ses peintures acryliques ont servi de base à la réalisation du très réussi clip de son single Paint the Town Red. Doja Cat, ou une artiste qui semble donc avoir encore bien des tours dans son sac. T.R.
