Notre envoyé spécial Alan Deprez est l’émissaire du Chaos pour cette édition 2022 du Offscreen. Il nous livre ses impressions sur les œuvres projetées dans ce festival cher à son cœur (meurtri). Jour 3: traitement dentaire et pirouettes au lit (Earwig, Sex and Zen).
En ce vendredi 11 mars 2022, le grand écart était de mise au Offscreen. Programmé à 19h00, Earwig (2021), la dernière proposition très forte de Lucile Hadzihalilovic, faisait place dès 21h30 au très coquin Sex and Zen (1991). 30 ans séparent les deux films, mais c’est bien là un des seuls parallèles que l’on peut établir. Heureusement, j’ai passé ces séances auprès de deux agréables compañeros, qui ont facilité une transition en douceur d’un univers à l’autre: ce filou de Philippe Delvaux, dont les habitués du site Sueurs Froides connaissent la plume, et l’artiste Yann Goodfaith. Grand amateur de bizarreries filmiques et de porno vintage, Yann venait tout droit d’arriver de Paris. Il a fini la soirée au bar du Cinéma Nova avec Julien Sévéon, alors que je devais filer pour attraper un des derniers bus.

Earwig, concentré radical du cinéma de Lucile Hadzihalilovic
Volontairement abscons, fragmentaire et énigmatique, Earwig demande un effort de la part du spectateur, qui doit réellement démontrer l’envie de s’immerger dans cet univers, de prime abord hermétique. Sans cela, l’expérience pourrait être douloureuse. C’est qu’Earwig prône l’économie de dialogues et la sécheresse formelle (beaucoup de plans sont fixes et Hadzihalilovic se plaît à les étirer), mais parvient à créer une superbe atmosphère de cauchemar cotonneux, tirant vers le drame fantastique. Comme la réalisatrice d’Innocence (2004) l’a précisé dans le Q&A qui a suivi la séance, il s’agit d’un vrai «film de confinement», tourné en Belgique lors du premier lockdown, dans les environs de Liège et au Château d’Enghien. Et de fait, Earwig prend la plupart du temps la forme d’un huis clos étouffant, où une gamine (étonnante Romane Hemelaers) subit des traitements d’orthodontie dans un appartement. Ils sont méthodiquement pratiqués par un homme (Paul Hilton), qui semble préparer l’enfant pour une mystérieuse organisation. On n’en saura pas beaucoup plus…

Dans ces conditions, c’est plus qu’appréciable que les comédien(ne)s, Hemelaers en tête, donnent de la chair au récit, car Earwig propose moins d’éléments auxquels se raccrocher que dans les précédentes œuvres de Lucile Hadzihalilovic (les sublimes Évolution et Innocence). Il est très elliptique et ses enjeux narratifs peuvent paraître lâches, voire même nébuleux. Hadzihalilovic compte clairement sur la participation active du public. Les spectateurs se feront leur propre interprétation du film, car dans Earwig, tout est de l’ordre du ressenti. L’accueil qu’on lui réserve est donc fortement dépendant de l’humeur du moment. Un conseil : ne le visionnez pas si vous êtes trop fatigué(e). Comme dit plus haut, les interprétations du film sont innombrables et laissées à la sensibilité de chacun, ce qui ne manquera pas d’en laisser quelques-uns sur le bord de la route. Hadzihalilovic se garde bien de donner les clés du monde d’Earwig (adapté du roman de Brian Catling) et c’est à nous de constituer notre propre trousseau.

Friponnerie hongkongaise
En deuxième partie de soirée, Julien Sévéon a présenté Sex and Zen (Yuk po tuen: Tau ching bo gam, 1991), un des titres les plus connus du versant érotique de la Category III (même si beaucoup le connaissent de nom et ne l’ont pas vu). Sévéon-san est l’auteur de Category III – Sexe, sang et politique à Hong Kong (2009), un des seuls ouvrages au monde – si pas le seul – sur la Cat. III. Originellement paru chez Bazaar & Co, il s’arrache maintenant à des prix prohibitifs, mais devrait bientôt ressortir en édition augmentée.
En préambule de la séance, Julien Sévéon a judicieusement fait remarquer que l’on attribue Sex and Zen au «yes man» Michael Mak, mais qu’en coulisses, c’était sans doute le producteur Wong Jing qui tirait les ficelles. Jing a toujours eu l’art d’humer l’air du temps et de surfer sur les tendances. C’est un peu une sorte de «Michael Bay HK» (dixit Sévéon), qui s’est enrichi de manière considérable avec des séries de films à succès, à l’image des gambling movies centrés sur les jeux d’argent. Il avait ici choisi d’octroyer plus de moyens au genre érotique classé Cat. III, alors que des péloches étaient parfois tournées sur un week-end et avec des budgets de quelques milliers de dollars hongkongais.

Sex and Zen découle directement de cette volonté. Parrainé par le magazine Penthouse – qui, sur place, avait sorti un numéro spécial cartonné consacré au film (introuvable à l’heure actuelle) -, le long-métrage s’appuie sur l’opulence de son décorum et la beauté de ses costumes ou des coiffes des actrices pour agrémenter les scènes érotiques. La nature cossue de l’entreprise confère un cachet indéniable aux galipettes sexuelles et rehausse le sens comique polisson qui caractérise le film (un des personnages principaux se fait greffer un membre de cheval, pour se venger du petit pénis offert par Mère Nature).

Par instants très drôle et même poétique (si si!), Sex and Zen est un festival de poitrines et de croupes dénudées. Mais c’est la star Amy Yip (Erotic Ghost Story) qui brille avec le plus d’éclats au milieu de ce déluge lubrique, alors que ses seins ont toujours déchaîné les passions. Naturels ou pas? On s’en fout, car c’est peut-être elle la véritable «Perle d’Orient». A.D.
