Pour accompagner la sortie du macabre The Monkey d’Osgood Perkins, on revient sur 5 singes terrifiants et/ou pervers qui ont marqué le cinéma. Et surprise, il y en a eu pas mal. À croire que la parenté de l’homme avec l’espèce simiesque inspire le cinéma. On a donc choisi les meilleurs !

King Kong (Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack, 1933)
Difficile de ne pas citer la première itération horrifique d’un singe de l’histoire du cinéma. Un film qui dénote avec le reste de la sélection, puisqu’il s’agit d’un des plus grands succès publics et critiques des années 1930, et que le film, en plus d’être considéré comme « culte » (créature mythique du cinéma qui a eu le droit a des tas de suites et remakes ; précurseur du kaiju eiga), est souvent cité dans les listes des meilleurs films de tous les temps. King Kong est un vrai coup de génie de la part de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack. Derrière le film de monstre et l’aventure sur Skull Island digne d’un roman de Jules Verne, il y a aussi une parfaite représentation de l’époque coloniale (le comportement ordurier du réalisateur Carl Denham sur l’île ; Kong ramené sur le continent américain pour être exposé dans un théâtre) et des États-Unis post-krach boursier de 1929. Le singe géant est autant la représentation de l’altérité « sauvage » qui s’oppose violemment au capitalisme naissant, représenté par New-York et ses gratte-ciels, que le vecteur émotionnel du film.

Phenomena (Dario Argento, 1985)
Considéré à tort comme le premier film marquant le déclin artistique de Dario Argento, Phenomena serait plutôt son dernier chef-d’œuvre, délaissant le maniérisme et le baroque de ses précédents films pour épouser une forme et une narration plus proche du conte de fée et de Lewis Carroll. Si on se souvient de Phenomena pour ses milliers d’insectes employés lors du tournage – l’héroïne jouée par Jennifer Connelly a le pouvoir de communiquer avec eux et utilise ce don pour traquer un tueur en série – un autre animal est à l’honneur du film : un drôle de chimpanzé dénommé Inga. C’est même lui qui vole la vedette à Jennifer et ses insectes dans l’ultime scène du film, en tuant à coup de rasoir Mme Bruckner, jouée par Daria Nicolodi. Une scène glaciale et étonnamment réaliste, qui a été tournée sans doublure. C’est bien le singe Tanga, déjà à l’écran trois ans plus tôt, mais dans un registre plus comique, pour Bingo Bongo de Pasquale Festa Campanile, qui assène les coups de rasoir. Argento qui voulait absolument éviter que la prestation de Tanga ne paraisse risible, a d’ailleurs connu des déboires sur le tournage, ainsi que ses actrices. Le chimpanzé a disparu pendant 3 jours dans une forêt, et, pire encore, il a attaqué Jennifer Connelly, alors âgée de seulement 15 ans, et lui a arraché une partie d’un doigt, ce qui a poussé à l’utilisation d’une doublure pour les scènes entre Jennifer et Inga.

Link (Richard Franklin, 1986)
Tournant majeur pour la représentation du singe au cinéma, Link est une œuvre particulièrement dérangeante. S’il ne s’agit pas du premier film à faire du singe un antagoniste, il est en tout cas le premier à le faire en ayant recours à de vrais animaux sur le tournage, ce qui rend d’autant plus troublant ses scènes horrifiques. Richard Franklin, cinéaste australien récipiendaire du Grand Prix à Avoriaz en 1979 pour Patrick, est un grand fan d’Alfred Hitchcock. Il a travaillé dans sa jeunesse sur le tournage de L’Étau après avoir dédié à son auteur un ciné-club à l’USC de Californie, puis a tourné l’injustement mal aimé Psychose II au début des années 80. Link est lui un pur hommage aux Oiseaux de son mentor. Ici, la menace principale est l’orang-outan du même nom, grimé en chimpanzé, qui fait office de majordome dans la villa anglaise du professeur Steven Philip. Jane Chase, étudiante en zoologie venue garder la demeure, devient très rapidement la proie du singe, incontrôlable, qui se met à assassiner congénères et humains dans des mises à morts moins bestiales que effroyablement intelligentes et perverses. Plus que les meurtres du singe, la scène la plus marquante reste celle où Link reluque avec désir Jane, nue dans sa salle de bain, dans un moment de malaise rarement ressenti au cinéma. Plus que l’éternel conflit entre nature et civilisation, Link effraie dans son humanisation, jusque dans ses pires travers, de l’espèce simiesque.

Max mon amour (Nagisa Ōshima, 1986)
Pour son seul film tourné loin du Japon, Nagisa Ōshima, dont l’œuvre fut surtout une exploration sulfureuse de son pays et de ses habitants, travailla avec les deux compères des derniers films de Buñuel : le scénariste Jean-Claude Carrière et le producteur Serge Silberman. Ne parlant pas un mot de français, Oshima tourna un film d’intérieur, principalement dans l’appartement Louis XVI du couple Jones. Ce qui donne un film bizarre, plus proche du cinéma de Buñuel (le côté vaudeville et absurde), mais dont on reconnaît le parfum de scandale et le cynisme du cinéaste japonais. La preuve par le pitch du film : un diplomate anglais (Anthony Higgins) en poste à Paris découvre que sa femme (Charlotte Rampling) le trompe avec un chimpanzé (Max). Mal aimé, boudé à Cannes, Max mon amour n’en reste pas moins une œuvre à la décontraction et au détachement désopilants alors même que la situation est d’une rare violence. En effet, une fois que Peter Jones a découvert l’adultère de sa femme, il décide de l’installer elle et son amant simiesque dans leur appartement où vit également leur fils unique. Derrière la fable burlesque, anti-bourgeoise, Max mon amour se révèle passionnant dans sa manière de redoubler l’impossibilité de filmer la relation sexuelle entre le singe et sa maîtresse. Tous les personnages échouent à assouvir leur voyeurisme, de même que le spectateur, Margaret et Max conservant leur secret jusqu’au bout.

Incidents de parcours (George A. Romero, 1988)
Réhabilité depuis sa restauration, Incidents de parcours n’est pas le meilleur film de George A. Romero. Tourné en pleine monkey-mania au milieu des eighties, le film détonne cependant par son singe, un capucin, autrement petit et en apparence plus inoffensif que ses cousins les chimpanzés et orang-outan, ici parfaitement dirigé. Ella, la petite guenon « augmentée » par des injections contenant des cellules humaines, se révèle d’une intelligence surprenante, palliant les déficiences physiques d’Allan, sportif devenu tétraplégique après un accident, dont elle est comme une sorte de prolongement corporel. En parallèle, elle développe aussi des sentiments humains (jalousie, amour, possessivité et vengeance), mettant en danger l’entourage d’Allan, de sa mère envahissante, à sa petite amie, en passant par sa désagréable infirmière. Par le petit twist surnaturel du film, on comprend que Ella et Allan ont un lien télépathique, éclairant la nature de la relation entre l’humain et le singe d’un jour, relevant moins de l’amour que du transfert identitaire. Incidents de parcours se révèle davantage comme une relecture moderne de Dr Jekyll et Mr Hyde (le capucin étant l’expression de l’animalité contenue d’Allan, et palliant sa frustration sexuelle) dans l’Amérique reaganienne de la win et du culte du corps qu’un énième film sur le dérapage d’une expérience scientifique.


