« Jukai, la forêt des suicides » de Takashi Shimizu: la balade des pendus dans un labyrinthe des songes

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Le prolifique Takashi Shimizu revient avec un film fantastique se situant dans la forêt immense au pied du mont Fuji, bien connue des Japonais: Aokigahara, la «forêt des suicides», où des dizaines de désespérés viennent chaque année mettre fin à leurs jours. L’idée est séduisante, le résultat moins.

La J-Horror reviendrait-il à la mode? Ce n’est pas pour nous déplaire. Alors que, début avril, ressortent en salles Audition de Takashi Miike, Ring et Dark Water de Hideo Nakata, voilà qu’un autre vétéran un peu oublié par cette ressortie nippone redonne de ses nouvelles: Takashi Shimizu qui, avec Ju-on, avait bel et bien signé au début des années 2000 une œuvre fondatrice du cinéma d’horreur japonais. Son film Jukai, la forêt des suicides, dispo en direct-to-VOD, est une façon de prendre de ses nouvelles, ajoutant une pièce à une filmographie aussi prolixe qu’inégale. L’histoire de deux sœurs bravant l’interdit et décidant de rentrer dans la forêt de Jukaï. Elles découvrent que de nombreuses personnes disparues dans la région ont été retrouvées à l’intérieur de ces bois et aux alentours. Sont-elles venues de leur propre gré ou est-ce qu’un pouvoir spirituel maléfique les a attirés dans ce lieu? Le seul indice est une boîte mystérieuse, qui, depuis qu’elle a été touchée par les sœurettes, provoque une nouvelle spirale d’accidents et de morts dans le village…

Pour celles et ceux qui ne la connaîtraient pas, la forêt Aokigahara est ce fameux lieu de prédilection des suicidaires japonais, pays qui connaît déjà le plus haut taux de suicide au monde. Après la sortie du roman Kuroi Jukai qui raconte l’histoire de deux jeunes amoureux qui se donnent la mort ensemble dans cette forêt, le taux de suicide à Aokigahara est monté en flèche, à raison de 50 à 100 morts par an. Située au pied du Mont Fuji, la forêt est si dense que les autorités ne s’y rendent qu’une fois par an afin de récupérer les cadavres. Un lieu ayant inspiré un suicide artistique, celui de Gus Van Sant avec son impossible long métrage Nos Souvenirs. Mais un sujet-malédiction en or pour Takashi Shimizu, cinéaste assez attachant. Attachant, car malin. Non content d’avoir berné tout le monde en refaisant le même film aux États-Unis sans que personne s’en rende compte (The Grudge, jusqu’à la lie), la tête brûlée japonaise profite de ses périodes creuses pour expérimenter comme un fou furieux au gré de films qui se suivent, se ressemblent totalement ou plus du tout. On pourrait citer le très malsain Marebito, relecture de L’Enfant sauvage avec Tsukamoto dans le rôle principal d’un vidéaste halluciné ou encore Homunculus qui a connu un vrai succès sur Netflix (mais qui nous avait laissé bien perplexe).

Sans surprise donc, Jukai, la forêt des suicides, second volet de la série Howling Village après le peu mémorable Inunaki: Le Village oublié (2019) joue dans la cour des histoires de spectres, avec mélange de récits mythologiques colportés par le théâtre kabuki et légendes urbaines contemporaines ayant nourri le cinéma nippon depuis ses origines. Malgré un début prometteur (une scène d’ouverture en mode live stream), le spectateur n’est hélas pas hypnotisé par les images surnaturelles et les phénomènes inexplicables tant Shimizu recycle avec soin, mais sans réelle inspiration, la petite boutique du fantastique dans les bois (visions nocturnes, village hanté, rites anciens, esprits de la nature, songes, cauchemars, boîte maudite…) avec fantômes et créatures spectrales cantonnés à leur signification traditionnelle. Comme à chaque fois qu’on regarde un de ses films, on a l’impression de regarder un cauchemar perdu dans ses propres boucles oniriques. Mais ici, c’est beaucoup moins bon: un joli climat lugubre ne compense ni un scénario ni les longueurs. Et la rhétorique de ce cinéma de terreur (une terreur toute psychologique, fondée sur la conviction) est en pilotage automatique, se résumant à une succession de bonnes et belles idées peinant à s’incarner et à se lier à l’écran. Naguère inventif, Shimizu est devenu un faiseur comme les autres. A.V.

15 mars 2022 en VOD / 1h 57min / Epouvante-horreur
De Takashi Shimizu
Scn Takashi Shimizu, Daisuke Hosaka
Avec Yumi Adachi, Hideko Hara, Fûju Kamio
Titre original Jukai Mura

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