Le Chaos rencontre celles et ceux qui feront le cinéma de demain. Découvrez Pierre Mazingarbe.
Né en 1988, le réalisateur Pierre Mazingarbe a étudié aux Arts décos de Paris, au Fresnoy-studio national et à la Fémis (Atelier Scénario 2017). Il a réalisé plusieurs courts métrages, dont Ce qui me fait prendre le train et Boustifaille. Son premier long métrage, Chiens et Loups, est en développement chez Balade sauvage productions. Et l’on vous conseille de vous rendre sur son site pour découvrir les storyboards de ses créations.
[D’OÙ VENEZ-VOUS, PIERRE?] «Je viens d’un petit village du Nord. Mais je viens surtout du Masque de Zorro, l’un des premiers films que j’ai vu, lors de ces projections itinérantes qui avaient lieu, à l’époque, dans les villages. Je me souviens de la taille des bobines, de la simplicité du dispositif de projection, et de sa capacité à hypnotiser un village entier. Cette communion devant des images a été un choc, d’autant que nous n’avions pas la télévision. Adolescent, le cinéma me paraissait inaccessible, réservé aux parisiens et aux descendants de la « bourgeoisie culturelle »; ce qu’il est en partie, mais pas totalement. Je suis entré aux Arts décos de Paris grâce au dessin, et c’est là que j’ai découvert Terrence Malick, Lars von Trier, Wes Anderson et la possibilité de faire du cinéma un métier. J’ai commencé à y tourner mes premiers films, avant de poursuivre au Fresnoy, puis à la Fémis. À la sortie, j’ai monté Balade Sauvage productions avec deux productrices, Charlotte Vande Vyvre et Francesca Betteni-Barnes et mon chef opérateur, Brice Pancot.»


[POURQUOI FILMEZ-VOUS?] «Au départ, je filmais pour faire des choses avec mes mains. Je viens de l’animation, j’ai toujours dessiné, et longtemps pensé que le seul Cinéma digne d’intérêt était celui des cinéastes dessinateurs: Kurosawa, Scola, Gondry. Mais peu à peu j’ai compris que je filmais, car j’étais, intérieurement, en colère. C’est en partie lié à la lecture de Françoise Héritier, Didier Eribon, Dorothée Dussy, Alice Coffin. Mon père m’a offert King Kong Theorie à l’adolescence et cela a profondément modifié ma vision du monde. Je suis dans la vie quelqu’un de très calme, sans doute, car j’ai la chance d’avoir le médium filmique à disposition pour que la colère intérieure puisse s’exprimer. Et mon mode d’expression, c’est la comédie. Je veux mettre un jet de citron sur la réalité. Proposer une expérience jouissive à un spectateur, le prendre physiquement dans son siège. J’aime aussi, éperdument, l’idée que la comédie se donne pour impératif de faire rire. J’aime cette élégance, l’idée que l’ennui du spectateur, c’est le crime absolu. J’ai aussi l’envie de briser tout esprit de sérieux, autant par jeu que par exercice intellectuel, comme une riposte par l’absurde. Mes histoires ont toutes en commun d’être portées par des héroïnes, non désirées par leur entourage, contraintes d’arracher leur place au monde. Je crois que j’ai envie de filmer des personnages qui ont une rage de vivre, et de faire entendre leur monde intérieur. Mais par-dessus tout, je suis à la recherche de ce qu’il y a de cinématographique dans une histoire. Le prédicat: «Pour faire un bon film, il faut une bonne histoire», qu’on entend souvent, m’a toujours semblé trop erratique. Au cinéma, je crois que la question devrait plutôt être: quelle histoire justifie l’usage d’une caméra, d’une succession de cadres? C’est là où j’en veux beaucoup au cinéma qui n’a pas d’ambition visuelle, dont la seule existence est conditionnée à la volonté de filmer une histoire, à la simple plus-value de la mise en image. Un.e metteur.e en scène qui ne connaît pas ses focales, par exemple, cela me semble aberrant. En France, on se pâme devant la précision de Bong Joon Ho et de ses storyboards, mais on persiste à conférer à l’approche littéraire du cinéma une supériorité sur ce que la grammaire cinématographique et le découpage sont à même d’exprimer. Cela n’enlève rien à la nécessité d’un bon scénario, mais je regrette que ce soit parfois devenu une fin en soit, et que l’on manque d’audace à la mise en scène, alors que cela devrait rester le geste central.»


[CULTES] «Le Nouveau Monde, parmi les films de Malick, est celui qui m’émeut le plus. Je voue également un culte aux jouissifs Men in Black (Barry Sonnenfeld, 1997) et à Braindead (Peter Jackson, 1992), mais les films qui m’ont donné envie de faire du cinéma sont Une journée particulière, Sonate d’automne, Parle avec elle, Les Vacances de Monsieur Hulot. Côté maniaquerie, les quatre films que j’ai vu plus de dix fois sont Un Conte de Noël, Casino, Ratatouille et Nymphomaniac. Et récemment, aussi étrange que cela puisse paraître, j’ai vu beaucoup de « cinéma » dans Horizon Zero Dawn, sur PS4, qui après plus de 150 heures de jeu continue de m’émerveiller.»

