Darren Aronofsky: « J’ai mis 10 ans pour faire The Whale »

0
2596

The Whale était attendu de pied ferme à la Mostra de Venise. Deux premières raisons à cela, aussi évidentes que le nez au milieu de la figure: le réalisateur Darren Aronofsky et l’acteur Brendan Fraser, tous deux en rédemption. Le premier pour voir comment il allait rebondir après son kamikaze Mother! en 2017 (Paramount s’en souvient encore) et le second pour voir comment il allait nous revenir, après des années de traversée de désert et de rôles anecdotiques. Tombé dans un oubli relatif, l’acteur s’offre un ticket pour un prix d’interprétation sur le Lido: il est de tous les plans, méconnaissable dans le corps de Charlie, un homme de plus de 250 kilos qui ne peut plus sortir de chez lui et réussit à peine à se lever de son canapé. Adapté d’une pièce de théâtre de Samuel D. Hunter, le film raconte les retrouvailles de ce professeur d’anglais reclus et de sa fille (Sadie Sink) avec laquelle les ponts ont été coupés. Le rôle de Charlie n’a pas été confié à un acteur souffrant d’une telle obésité, qui sont d’ailleurs rarement mis en avant dans l’industrie du cinéma, mais à l’ex-star de 53 ans, quitte à lui faire porter d’imposantes prothèses durant le tournage.

Ce qui est sûr, c’est que The Whale a déjoué les attentes. Aronofsky semble l’envisager comme un film en réaction au confinement, comme il l’a expliqué lors de la conférence de presse: «Ces dernières années, beaucoup d’entre nous ont tellement perdu», a-t-il déclaré, évasif, en préambule. «Il y a eu une séparation dans les connexions humaines. Or, le cinéma est fondé sur le lien humain, la chance de se mettre dans les chaussures d’un autre pour voir ce que ça fait et pour avoir de l’empathie pendant deux heures avec cette personne. Je pense que c’est exactement ce dont le monde a besoin aujourd’hui.».

Comme nous le racontions plus tôt, tout est parti de la découverte de la pièce de théâtre de Samuel D. Hunter également intitulée The Whale en 2012: «Je me souviens précisément de la critique et de la photo pour parler de la pièce dans le New York Times et dans d’autres journaux. Je trouvais que ça faisait envie, alors je suis alors allé voir la pièce de théâtre à New York et j’ai été profondément touché, pas seulement par le personnage principal, Charlie, mais par tous les personnages que je trouvais riches, profonds, humains… Immédiatement, j’ai eu envie de contacter Samuel D. Hunter, c’est à ce moment-là que nous avons commencé à parler de la possibilité d’en faire le film. Mais, finalement, cela a pris dix longues années pour voir comment il était possible de l’adapter au cinéma

Comment expliquer une telle durée? Le casting. «Trouver le bon acteur pour jouer le personnage principal était le vrai challenge», martèle Aronofsky, en panne de performeur. «J’ai envisagé différents acteurs, mais ça ne matchait avec aucun. Rien ne m’émouvait ni me plaisait. Puis, je suis tombé par hasard sur la bande-annonce d’un film brésilien, un film à petit budget, et j’ai vu Brendan dans un appartement dans la bande-annonce. Une ampoule s’est alors allumée dans ma tête. Je n’avais pas vu Gods and Monsters ni George de la Jungle. Mais en le voyant là-dedans, ça a marché. J’ai demandé à la rencontrer à New York, il habitait près de chez moi et lorsqu’il est entré dans la pièce, ça a continué à marcher. Samuel D. Hunter, à qui j’avais parlé de cette hypothèse, était perplexe. Nous avons alors fait une lecture du scénario dans un théâtre de St Mark’s Place à Manathan avec Sadie Sink (ma nouvelle actrice favorite) que j’avais déjà casté et lorsque j’ai vu l’interaction entre les deux, c’est devenu une évidence. J’ai regardé Samuel qui était avec nous pendant cette lecture et il était très concentré, je me suis dit que c’était bon signe. Seulement, nous avons commencé à travailler en février 2020, avant ce que l’on sait tous. Le monde s’est éteint, personne ne savait ce qui allait se passer après le Covid… Après un certain temps, Matthew Libatique et certains fidèles de mon équipe revenaient vers moi en me disant qu’ils étaient partants pour travailler à nouveau, mais je ne trouvais pas raisonnable la perspective de faire un gros film. The Whale était le bon projet, avec cinq acteurs dans une pièce. Le contrôle serait total, nous aurions une protection idéale contre le Covid et, par chance, aucun acteur n’est tombé malade sur le tournage. Avec notre petite équipe, nous avons réalisé ce petit film et tout s’est formidablement déroulé

Si trouver le bon acteur a été une étape majeure, éviter les écueils du théâtre filmé en était une autre: «J’ai réalisé mon premier film Pi, avec 2000 dollars en poche. Et j’ai appris, pendant le tournage de ce film, que les contraintes étaient synonymes de liberté. Pour Mother!, mon film précédent, l’action était déjà confinée à une seule maison. Pour The Whale, il y avait certes l’unité de lieu comme contrainte, mais aussi le personnage principal qui ne pouvait pas se mouvoir à sa guise. Autant d’enjeux que je trouvais excitants en termes de cinématographie. Alors, avec mon chef opérateur Matthew Libatique, nous avons longuement réfléchi à la transposition de la pièce de théâtre au cinéma, et ce même si un premier travail d’adaptation scénaristique avait été fait par Samuel D. Hunter. Généralement, visionner le rough cut (premier montage) est une étape douloureuse pour le réalisateur. Ici, ce fut un soulagement, car j’ai compris à ce moment-là que le spectateur ne souffrirait pas de claustrophobie en voyant The Whale. C’est lié aux moments de caméra, mais aussi à la profondeur d’écriture du scénario. Le spectateur est constamment en train d’apprendre des choses sur les personnages, peut ainsi assembler des éléments au gré des scènes. L’expression «on ne peut pas juger un livre par sa couverture» sied parfaitement à The Whale, on ne peut pas juger les personnages du film d’un simple coup d’œil…»

Lors du tournage, «j’ai appris à bouger d’une façon totalement nouvelle, j’ai développé des muscles que je ne savais même pas avoir», a complété l’acteur Brendan Fraser lors de la conf. Une expérience qui a changé son regard sur l’obésité: «J’ai appris qu’il fallait être une personne incroyable physiquement et mentalement pour habiter un tel corps.» Le rôle d’une vie, estime l’acteur à la carrière en dents de scie: «Le rôle le plus compliqué que j’aie jamais joué. Charlie est le personnage de loin le plus héroïque que je n’aie jamais interprété». A.V.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici