[INTERVIEW ALEXIS LANGLOIS] Entretien chaos avec le réalisateur des « Démons de Dorothy »

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Miroir pailleté d’obsessions (les bimbos siliconées, le féminisme punk, le combat contre la bienséance, les réalisatrices maudites, les monstres…), Les démons de Dorothy, qui sort simultanément au cinéma, en DVD et en VOD le 14 janvier, s’impose comme la confirmation explosive du cinéma insolent et mélancolique d’Alexis Langlois.

INTERVIEW & PHOTO: JÉRÉMIE MARCHETTI

Ce n’était pas un peu compliqué de poser au CNC un court qui s’attaque aux subventions et au petit monde du cinéma français?
Alexis Langlois: Dans le film, Dorothy a quand même ce côté parano-complotiste s’imaginant que le financeur est un petit gnome, et ça m’amusait justement de montrer les financiers comme une entité. On voit bien que c’est de l’ironie, que tout le monde en prend pour son grade, Dorothy compris. Mais oui, certains l’ont pris vraiment personnellement… «Pourquoi il fait ce film s’ils ne nous aiment pas!?». Alors que, du côté de l’aide de la Normandie, les gens, ça les faisait marrer à l’unanimité. Probablement parce que certains avaient mieux capté que c’était une situation non inhérente au cinéma et dans laquelle, je pense, beaucoup d’artistes pouvaient se projeter.

Tu avais fait la rencontre de Lio au FIFIB: le rôle s’est construit autour d’elle ou tu avais pensé à quelqu’un d’autre pour ce rôle?
J’étais face à un problème puisqu’en effet je cherchais quelqu’un, et ça ne pouvait pas être quelqu’un proche de moi vu que mes copines sont trop jeunes. Pendant un moment, j’ai hésité à le proposer à ma mère, qui n’est pas du tout comédienne, mais aide-soignante, mais ça m’amusait parce que ce personnage était un peu inspiré d’elle, tout en incarnant aussi un monstre d’enfance. Mais ça s’est avéré trop compliqué pour elle… Du coup pour Lio, j’y suis allé, même si je me suis sérieusement posé la question par rapport à ses rôles habituels, si elle allait être amusée de rentrer dans cet univers, avec des situations pas toujours très tendres pour elle, tout le côté monstrueux… Et finalement elle a eu envie, et les choses se sont faites de manière assez simple.

Pour rebondir ce que tu disais sur ta mère: Dorothy, c’est finalement ton alter-ego féminin?
Ah complètement. Disons que c’est une version encore plus énervante que le moi réel (rires). Je suis toujours autant angoissé, mais un peu moins énervant, je pense. Ça fait plusieurs films où Justine [Langlois, sa sœur ndlr] joue des alter-ego: comme tout pédé, je me projette beaucoup dans les rôles féminins, et je n’avais pas envie de me filmer moi en garçon. Et mon héroïne en prend aussi bien pour son grade que tous les autres: contrairement à ce qu’on a pu dire, j’y vois plus un côté thérapeutique qu’un règlement de compte. C’était important de souligner à quel point le cinéma queer en prenait plein la gueule en France, comme lorsque des Cedric Klapisch te sortent des remarques transphobes en commission. Mais avec mes envies de cinéma, je n’allais pas faire un film à la Valeria Bruni-Tedeschi!

Il y a des citations au détour de certaines scènes qui irriguent aussi l’idée de rendre hommage à une frange de réalisatrices qui ont encore plus galéré avec leurs projets singuliers. Quelles sont tes préférées?
Il y a le Born in Flames de Lizzie Borden qui est incroyable. La filmo de Ulrik Ottiger, même si je n’aime pas tout…. Chantal Akerman, j’ai un rapport bizarre avec son cinéma, sans doute parce que c’est un cinéma vers lequel je vais moins, c’est surtout ma sœur qui est très fan… Mais j’ai du coup ce lien affectif avec elle. Un film que j’adore, et qui je crois fait un peu scandale aujourd’hui, c’est Portrait of Jason de Shirley Clarke, elle filme durant toute une nuit une pédouze noire dans une chambre d’hôtel. C’est toute une série de dialogues, avec lui qui devient de plus en plus bourré, et se montre parfois franchement méchant, très bitchy, et souvent très émouvant.

L’autre hommage du film, c’est celui aux bimbos surdimensionnés. Pour notre génération des années 80/90, c’est vrai que dès qu’on zappait à la télé, les filles comme Lolo Ferrari, Pamela Anderson ou Lova Moor revenaient souvent. Tu as un souvenir de ce début de fascination?
Je les adorais déjà tout petit. Et je ne sais pas si c’est une anecdote que j’ai inventée, mais il y avait Dolly Parton racontant qu’elle avait croisé petite une pute un jour de neige, avec ses parents à côté qui s’étaient montrés un peu méprisants, et elle s’était dit «Je veux être comme elle». Et je revois aussi ma mère se disant «la pauvre» en voyant Lolo Ferrari à la télé; et moi, je ressentais une certaine identification, autant dans la féminité exacerbée que dans tout ce mépris qu’elle se prenait, ce côté bête de foire… Ça me touchait beaucoup.

On retrouve souvent ce schéma derrière les icônes gay, avec la tristesse derrière le grotesque ou le glamour, comme justement Pamela et Lolo qui ont vécu des choses atroces…
Ça fait partie du processus, oui: les gens se sont toujours moqués d’elles. Il suffit de voir le phénomène quand Pamela Anderson est allée à l’Assemblée, personne ne l’écoutait et elle était déjà jugée. Il y a cette dimension dans le film consistant à utiliser tout ce que les gens peuvent trouver un peu débile ou futile, tout l’équilibre glitter/terreur. Et par rapport à ces images de bikeuses à gros seins, c’était aussi drôle de montrer qu’un certain féminisme queer aujourd’hui reprend des figures longtemps détestées par un autre féminisme. Dans les bimbos, il y a aussi cette image d’émancipation et de réaffirmation de soi.

Ce serait qui d’ailleurs pour toi la bimbo originelle?
Bien que j’adore Judy Holliday, on ne peut pas vraiment dire que ce soit une bimbo, c’est plutôt une dumb blonde (rires). Mais j’aime aussi toutes les ersatz de Marilyn comme Jane Mansfield ou Mamie Van Doren. Mais l’ultime pour moi, c’est Mae West. Contrairement à Marilyn qui a un truc tragique, j’aime cette manière dont elle n’en a rien à foutre, la manière dont elle crée son sex-symbol… et puis, rien que le fait d’avoir inventé autant de punchlines!

Certaines t’ont tapé dans l’œil ces dernières années?
Côté actrices, pas vraiment… mais actuellement, c’est sur Instagram qu’il se passe quelque chose. Tu as par exemple Allegra Cole qui est une descendante de Lolo Ferrari: elle a ouvert une association pour que les mères de famille mal dans leur peau se fassent des boobs énormes, et à côté de ça elle a six enfants. D’un coup, elle poste un lien pour son onlyfan, avec une photo de sa petite fille de cinq ans.

Tu as rédigé un mémoire sur Magdelena Montezuma. J’ai toujours trouvé ça assez étonnant et même triste que l’œuvre de Werner Schroeter, couplée avec tout ce qu’elle a pu faire, tombe un peu dans l’oubli…
J’avais découvert tout ça à la rétro Pompidou en 2011… et leur relation m’avait très vite intéressé: ils ont vraiment décidé ensemble de faire du cinéma, et il y avait ce côté création commune dans le fait qu’il la mettait en scène et qu’elle l’a beaucoup influencé à travers ses maquillages, ses décors… Et même si je fais des films assez différents, j’ai toujours cette forme d’insolence qu’il pouvait avoir, comme si Wagner pouvait cohabiter avec François Hardy. Il n’y avait pas un truc pur: on fait du cinéma avec une teinture noire et on se fout plein de maquillage, on y va entre copines… Se dire que ce qu’il y a d’important, c’est de faire des films… Il y a une forme de légèreté là-dedans qui m’a donné l’élan pour faire les miens.

Une actrice ou des actrices que tu rêverais de diriger?
Oui, mais hormis mes copines, elles sont toutes mortes (rires). Jane Mansfield, Judie Holliday, Magdelena Montezuma… mais, allez, je pourrais dire Pamela Anderson et Kristen Wiig!

Tu t’imaginerais sortir de la comédie?
Non… C’est vrai qu’il y a toujours une dimension assez noire dans mes films, mais je crois que je préfère rire des choses qui me font souffrir. Ce côté camp consistant à rire de ce qui fait mal. Même s’il peut y avoir autre chose que de la comédie dans mon cinéma, je ne vois pas comment faire autrement pour moi.

Comment se profile Les Reines du Drame, ton nouveau long métrage (qui vient de remporter l’aide à projets films de genre consacré à la comédie romantique)?
J’espère qu’on va le tourner fin 2022 ou début 2023! C’est une histoire d’amour entre deux chanteuses, un peu comme si Mariah Carey tombait amoureuse de Courtney Love. Et ça va commencer en 2005 pour finir en 2055, avec tous les hauts et les bas de leur carrière, comment elles vont se retrouver… Et c’est, encore une fois, inspiré d’une grande histoire intime qui a été ultra douloureuse et fondatrice.

Enfin, peut-on dire que l’éclairage rose devient ta signature?
Ça rejoint un peu ce que je disais à propos de Dolly Parton: tu vois tellement de gens se sentir obliger de dire qu’ils n’aiment pas le rose, et plus j’entends ça, et plus j’ai envie d’en foutre partout avec des paillettes! Alors signature je ne sais pas, mais j’aime bien.

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