[HAPPENING] Alan Vydra, 1981

Après avoir expérimenté le hard à ses prémices en terre allemande, Alan Vydra file en France, où il trouve matière à exprimer davantage sa verve cochonne. Il mettra en exergue l’infatigable Robert Le Ray, le papy queutard du moment (le comédien avait dépassé la soixantaine !) dans le bizarroïde Langues Cochonnes ou le bien nommé Cris et Suçotements dans l’arrière-boutique du libraire (tous deux d’Alan Vydra). Mais c’est lorsqu’il commencera à s’exporter qu’il signera son magnum opus, qui pourrait ressembler, vu de loin, à une simple pause française entre deux vols long-courriers. Happening (également distribué en vidéo sous le titre Les Soumises, réalisé en 1980) n’est pourtant, sur le papier, qu’un hard parmi d’autres. Vydra y rabâche le fameux schéma « bourgeoise mais pute » en explorant les fantasmes d’une femme frustrée qui boude dans son manoir. Une excuse comme une autre pour y jeter tout ce qu’on veut.

Et pourtant, Happening n’est ni spécialement fou, ni déviant, encore moins très imaginatif. Où est l’attrape-nigaud ? Sans aucun doute dans l’art et la manière. Il y a une actrice dès lors, et pas n’importe laquelle : Carolyn Grace, dont ce sera le seul film avec Fireworks, réalisé également par Alan Vydra et tourné quasiment la même année. Une brune incendiaire rappelant Tina Aumont ou Carole Laure, ressemblant trait pour trait à une Blanche-Neige de conte qu’on aurait pervertie : peau blanche, yeux immenses, chevelure corbeau, lèvres trop rouges. Debout dans sa baignoire, elle se masturbe, s’imaginant dans un Paris tombé dans la nuit. La tour Eiffel est drapée de noir, les passants se pressent à Pigalle, et elle croise un bonhomme ressemblant à une caricature de mac, allumant son briquet pour contempler son visage. Elle rentrera avec lui.

Happening s’organise très simplement en scénettes : l’héroïne doit supporter les kinks abêtissants de son vieux mari, qui la pouponne façon Marie-poupée et la cloisonne dans des tenues de dentelle. Elle se chargera d’imaginer des hommes plus violents, plus nombreux — des femmes aussi — pour pallier cette vie de poupée chiffon. Le macho, le serveur, le livreur, la partouze, la blonde, les mécanos, les voyous… On a vu plus inventif, mais une fois de plus, ce n’est pas l’écriture de Vydra qui emporte l’adhésion, c’est son style. Lui-même chef-opérateur, cela se sent à l’image ciselée et superbe, où sont évités au maximum les gros plans intempestifs qui saturent souvent l’action hard. Surtout, il sait filmer la jouissance dans son plus bel état. Son compositeur, Peter Hillert, tricote du côté des Jean-Michel Jarre ou Klaus Schulze, alors en vogue, et le résultat est souvent sidérant. Lorsque Carolyn est besognée par son premier partenaire, le synthé épouse les coups de reins et explose lorsque le plaisir est à son comble.

Dans un intermède poétique du meilleur effet, l’épouse fouineuse surprend une comparse en train de se masturber dans le grenier, effleurée par un rayon de soleil. Elles se raviront plus tard sur du satin bleu : un chœur se met à accompagner leur ébat et s’élève à mesure des coups de langue. On retrouve, le temps d’une scène, l’esprit « à la bonne franquette » très attaché au hard français avec un lupanar où trône Richard Allan déguisé en cheikh arabe (une autre époque, dira-t-on). Vydra y apporte un savant mélange de ruptures de ton, mêlant sexe festif et joyeux — une danseuse aux formes pleines vient ravir son public, et plus tard tout le monde se mettra à baiser au rythme de claquements de doigts ! — et baise sauvage : « queue de béton », ruisselant et enfin débarrassé de son costume, démantibule littéralement sa partenaire.

En guise de point d’orgue, puisqu’il en faut bien un, un grand moment : Carolyn va faire son check-up au garage du coin et se laisse admirer sur une plate-forme mécanique. Les employés se pressent sous la grande dame, son immense robe blanche sans rien dessous flottant comme un nuage. Lumières bleutées à la Nuytten, silence de moteur, carrosserie glacée : elle feint de partir avant de s’allonger sur le capot d’une voiture glossy. Les quatre mécanos la rejoindront pour jouir en concert sur la créature. La réalité reviendra au galop, bien sûr — rien ne bouge. Mais les fantasmes, eux, continuent…

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