Du rigolo, du gore, du détonnant, du popo, du substantifique, du cracra belge à déguster sur les chiottes partagées du palier… nous n’avons pas regretté notre voyage à Bordeaux pour cette 13è édition du FIFIB!
Aimer perdre de Harpo et Lenny Guit
Après les frères Lumière, après les frères Karamazov, après les frères Bogdanov, voici donc une nouvelle paire de frangins zinzins – constituée d’un peu toutes celles qu’on vient de citer – à épingler à votre répertoire chaoscopique. Aimer perdre fait clairement partie des meilleurs films comiques de l’année, peut-être même des meilleurs films de l’année tout court, coagulant dans une grosse marmite Strip-tease, les Farrelly, les Safdie, et la lose sublime de la comédie arrabiata à l’italienne. On s’en reparle très vite, ne serait-ce que pour ne pas toujours rabattre le travail des deux frères sur ces confortables références, mais plutôt pour discuter de ce qui fait la singularité (préférons ici le terme de dualité) de leur savoureux travail.

Planète B de Aude Léa Rapin
Il est étrange, ce deuxième long-métrage d’Aude Léa Rapin, jeune cinéaste identifiée par la Semaine de la Critique 2019 (aussi connue sous le nom du cru Adèle Haenel: c’était ici avec Les Héros ne meurent jamais). D’un côté, une intrigue assez bien ficelée autour d’une France de 2039 qui enferme ses activistes – aussi connus sous le nom d’éco-terroristes – dans une sorte de monde artificiel ensoleillé très Second Life où il est permis de faire absolument tout, sauf de s’en échapper. De l’autre, un film dirigé avec une certaine raideur envers l’ensemble de ses personnages, multipliant les langues et les commentaires flashback autour de leur vie passée, annihilant ainsi toute cette belle aridité carpenterienne qui laisse d’ordinaire place à l’action. Comme l’impression que le film a les yeux rivés vers un ambitieux projet d’anticipation mais qu’il reste travaillé par les problèmes très telluriques du cinéma d’auteur français (ici un trop-plein de dialogues, panacée vraiment très tricolore). Si Planète B pâtit un peu de la comparaison avec Le Règne Animal – qui disposait d’un budget tout autre pour ciseler finement ses personnages! – on reste tout de même assez curieux de voir la suite.
The Substance de Coralie Fargeat
Le film qui a divisé la Croisette en deux zones de guerre irréconciliables a été fortement apprécié par votre aimable rédaction, qui lui flanque des quatre et des cinq étoiles à tour de bras, ce qui est plutôt raccord avec la thématique Hollywood Boulevard. Hâte de venir vous exposer tout ça le vendredi 1ᵉʳ novembre à 21 heures au Pathé Convention, séance chaos s’il en est…

Bonus Malus de Quentin Papapietro (court-métrage)
Sous ce titre distributeur d’élégances se cache une hilarante comédie policière où figure Augustin Shackelpopoulos, aka la moitié de DAVA, aka le petit-fils spirituel d’Alphonse Allais, aka l’homme le plus drôle de France selon Les Inrocks en 2016 (nous sommes, sur ce coup, d’accord avec eux). Dans un commissariat qui n’a rien d’original, si l’on admet que le manque de moyens est presque un lieu commun d’aujourd’hui, deux agents de police enchaînent les interrogatoires, parfois musclés, parfois agrémentés de références à des animateurs télé étroitement associés à nos visites en EHPAD. Tout au long de la journée, l’ordinaire de leur métier percute l’absurdité des situations, que le montage tout en transitions-de-mauvais-goût rend particulièrement délectables, du moins pour ceux qui ne travaillent pas dans le délabré établissement… On aime bien la chose mais on a quand même une question: où est le long-métrage associé? Où sont les autres épisodes de la série? Comme l’impression que le format de 18 minutes n’était pas le plus adapté pour ce film d’ambiance dont les fondations viennent à peine d’être posées.
Peaches goes bananas de Marie Losier
Pendant 17 ans, Marie Losier (Cassandro the Exotico!) a suivi la chanteuse Peaches, icône queer et féministe qui a fait voler en éclats tous les tabous. Ce n’est pas pour rien qu’on l’a vue en première partie de Genesis P-Orridge. De la scène, sur laquelle elle s’engage corps et âme dans des concerts hallucinants, à sa vie intime, notamment sa relation avec sa sœur, atteinte d’une maladie dégénérative, ce portrait montre à quel point Peaches a transformé chacun des pans de sa vie pour en faire une œuvre d’art fascinante. Voilà pour le pitch de ce nouveau documentaire dopé à on ne sait trop quelle substance – on veut la même chose en tout cas – docu qui ne cesse tourbillonner entre Berlin, New York, Amsterdam et Paris tout en recréant un espace qui paraît totalement sorti d’un songe : c’est la belle réussite de ce film orgiesque où le moche est un moment du beau, pour paraphraser notre ami Guy Debord.

Les paradis de Diane de Carmen Jaquier et Jan Gassmann
Pendant une grosse demi-heure, on pense être totalement hermétiques à la chose, vague gloubi-boulga agrégeant gros plans malaise et art très lentement consommé de la bile noire (en pleine dépression post-partum, la Diane en question vient de déserter son homme et son bébé restés comme des cons à Zurich, pour traîner son spleen dans les rues de Benidorm, infernale capitale du tourisme et du bâti-béton située sur la côte Est de l’Espagne, comme son nom ne l’indique pas vraiment). La rencontre avec une autre femme seule dont on ne sait rien, à part qu’elle est jouée par Aurore Clément, vient quelque peu changer la donne: on comprend que le film est en fait une chose extrêmement retorse autour d’une lady hors-la-loi qui illumine le cadre tout en cherchant constamment à s’en extraire, et – merci le cinématographe – une connexion mentale miracle s’établit alors avec ce personnage au demeurant peu sympathique. Un vrai film chelou co-réalisé par Carmen Jaquier (Foudre) et Jan Gassmann (99 Moons) avec Dorothée De Koon dans le rôle-titre, interprète de l’inoubliable La professionnelle qui était le tube de notre Noël 2017 (5 000 écoutes sur Spotify à ce jour).

L’homme de merde de Sorel França (court-métrage)
Entre la fac et un travail dans un hôtel de luxe, Fernanda (Camille Constantin Da Silva) se demande si elle parviendra un jour à accomplir quelque chose de significatif dans sa vie. L’arrivée impromptue du mytérieux homme de merde – un « very VIP » qui arrive à l’hôtel avec toute sa délégation, et dont on ne va pas vous révéler le nom ici – va donner à Francesa une occasion inespérée… Un film avec un nom pareil et avec ce fou furieux de Fred Blin à l’intérieur ne pouvait qu’aiguiser nos mirettes. Récompensé du grand prix – mérité – de la compétition courts-métrages, L’homme de merde fait tenir sur une même jambe un amour gourmand de la poésie, filmé en plein pot, et qu’on voit somme toute assez rarement au cinéma; et des inserts (tout aussi plein-pot) d’excréments laissés en guise de souvenirs dans les chambres louées, phénomène très Salo qui ne manque pas d’interroger une société qu’on dit civilisée. Nous en avons déjà trop dit mais nous vous invitons franchement à suivre de près la chose, fort aboutie pour un premier court (enfin, un premier vrai court hors rendu FEMIS).
Apple Cider Vinegar de Sofie Benoot
« Je me demande s’il y a du plastique dans mon calcul rénal ». A priori, cette phrase n’a absolument rien pour nous captiver, surtout au lendemain d’une soirée cubis de rouge où les paupières exhibent plus qu’aisément leur manque de résistance. Et pourtant… Le docu expérimental de Sofie Benoot sait rendre les choses inanimées passionnantes. Partant à la découverte des pierres – les éléments les plus fondamentaux et les plus négligés de notre monde – voilà un film trip qui nous invite à considérer d’un nouvel œil ces machins qu’on croise quotidiennement sans trop y prêter attention. Des champs de lave de l’île de Fogo aux failles de San Andreas, elles-mêmes résultantes d’une déformation cisaillante due aux forces exercées par les contraintes tectoniques (merci Wiki), cet étrange objet planant nous emmène voir les spécialistes mondiaux de la roche, qui passent leur temps libre à répertorier, polir, câliner, ou dater le divin matériau naturel par pur plaisir intellectuel… Un film qui souligne aussi un contexte écologique fort flippant où cette matière qu’on croit extérieure à nous vient plus souvent qu’on ne le croit se loger quelque part dans notre organe. À voir en double-programme avec De humani corporis fabrica pour une soirée voyage en anatomie des plus distinguées, assurément.
La Déposition de Claudia Marschal
Pour ce film remarqué à Locarno et déjà en salle (merci Shellac), Claudia Marschal a filmé la déposition de son cousin, à savoir un enregistrement audio clandestinement capté dans une gendarmerie, relatant une agression sexuelle commise par le curé du village en 1993, alors que la victime avait 13 ans. Le film va chercher à construire tout une dramaturgie autour de ce témoignage sonore, dessinant un petit journal intime épars où les souriantes archives super 8 en famille prennent par moment de drôles de couleurs: le père qui a longtemps refusé de voir l’évidence (« un prêtre ne peut pas mentir ») s’en va en 2019 demander des comptes au curé, curé qui à ce jour exerce toujours, l’enquête ayant été classée pour prescription. C’est sur cet étrange canevas fragmentaire et incohérent, qui pourrait être celui d’une comédie s’il ne décrivait pas une vérité tout ce qu’il y a de plus crue, que La Déposition cherche à réparer les failles. Nul doute que le cinématographe – encore lui, décidément! – peut y contribuer.

Adieu Emile de Alexis Diop (court-métrage)
Tim, le personnage principal d’Avant Tim (FIFIB 2020, pour ceux qui suivent), a perdu son père il y a quelques mois. Aujourd’hui, il est sur le point de se séparer d’Émile. Reclus chez lui, Tim replonge dans les souvenirs de leur relation, mêlés à ceux de son père. Refusant d’accepter la rupture, il se lance dans une traque numérique désespérée pour retrouver Émile. Et cette traque numérique, c’est la forme qui structure entièrement le film puisque 25 minutes durant, nous sommes enfermés dans cet écran de smartphone, épidermiquement sollicité par les notifications diverses, les textos chaleureux de maman, les comptes Insta des rivaux amoureux dont on n’arrive pas à décoller les yeux, les trajets UBER où l’on épie craintivement les faits et ses gestes de l’amant éploré, sans parler cette boîte à archives perso qui s’appelle l’application Album photos, et dont la compulsion maladive constitue le véritable choléra du 21ème siècle. Mais c’est aussi dans cet espace qu’on peut revivre des moments qu’on croyait connaître: nous par exemple, nous avons totalement reconsidéré Il avait les mots de Sheryfa Luna (2008), hymne de ce film inspiré et même de cette édition, bien plus profond que ce que nos souvenirs adolescents nous laissaient paraître… Vous avez dit proustien?



