Évocation sur la durée d’une attraction irrésistible, 99 moons était programmé à l’édition 2022 de l’ACID à Cannes. Son réalisateur, Jan Gassmann, a répondu à nos questions.
INTERVIEW: GÉRARD DELORME
Pourquoi avoir embauché une coordonnatrice d’intimité?
Jan Gassmann: De la même façon que vous embauchez un coordinateur de cascades pour éviter les accidents sur le plateau, c’est la même idée avec un coordinateur d’intimité. Les acteurs concernés sont rassurés par la présence d’une tierce personne qui est réellement responsable de ces scènes. Dans notre cas, il s’agissait par exemple de trouver comment filmer le moment où ils connectent sans pour autant le montrer explicitement, c’est-à-dire sans qu’il y ait réellement de contact. Il y avait beaucoup de travail de chorégraphie à faire pour trouver comment construire ces scènes, où placer la caméra. Le fait de tourner en plans-séquences très longs a aussi aidé à installer un climat de liberté et de confiance.
Une partie du film est située dans le milieu des clubs musicaux plus ou moins clandestins. Avez-vous tourné dans de vrais clubs?
Non, ce ne sont pas de vrais endroits, mais ils sont inspirés d’une scène qui existe vraiment à Zurich. Généralement, il s’agit de lieux inoccupés, mais qui, en attendant la démolition qui peut avoir lieu dans un an ou deux, sont investis pour divers évènements. J’ai eu de la chance que ma chef-déco connaisse cette scène. Elle a décoré les endroits comme pour de vraies fêtes, et les figurants ont été recrutés parmi les habitués, et ils se sont comportés comme dans la réalité. Il y a eu à ce sujet une discussion avec la production qui ne comprenait pas mon souci de réalisme. Par exemple, l’idée de la soirée avec les casques audio relevait autant du choix dramaturgique que du réalisme. J’avais assisté à une soirée de ce genre à Goa, et ça se généralise dans les grandes villes simplement parce que c’est une façon de réduire le volume sonore. Mais pendant le tournage de toutes ces scènes, les DJ passaient de la musique constamment, ce qui permettait de garder les gens dans l’ambiance sur le moment, tout en nous laissant la possibilité d’enregistrer les dialogues, sachant aussi que nous pouvions changer la musique en postproduction.
Le métier de Bigna fait qu’elle observe les animaux avec une approche scientifique. Votre point de vue de metteur en scène n’est-il pas similaire, dans le sens où vous considérez les humains comme des animaux?
C’est intéressant, parce qu’il y a quelques années, quelqu’un m’a donné un livre en me disant que c’était la meilleure source d’inspiration pour écrire des scénarios parce qu’on y voit d’une façon scientifique comment les gens se comportent. Il s’agit de People watching de l’anthropologue Desmond Morris (qui a été consultant sur 2001, l’odyssée de l’espace, NDLR). Le livre montre de façon très convaincante comment les gens utilisent le langage gestuel pour faire part de leurs intentions. J’ai tendance à observer de cette façon, et je pense que notre nature détermine beaucoup de nos actions, même si nous nous croyons intellectuellement capables de décider par nous-mêmes. Dans le film, les personnages vivent à travers cette forme d’amour physique très fort qu’il est très difficile de contrôler.
La relation des personnages annonce-t-elle nécessairement un désastre?
J’ai toujours du mal avec les interprétations parce qu’il y a différents niveaux, comme le tremblement de terre extérieur et celui qui est intérieur. Si je me place du point de vue des personnages, il y a un apprentissage à l’œuvre qui consiste à réaliser que cet amour durera probablement toujours et qu’il faut apprendre à vivre avec. Ou pas : peut-être que c’est une sorte d’amour absolu mais invivable. Dans l’un ou l’autre cas, il faut accepter ce qu’apporte cet amour, les moments forts comme la souffrance, tout en poursuivant le cours de sa vie. Il y a aussi la métaphore de l’addiction. Ils ne peuvent pas se passer l’un de l’autre et y reviennent sans arrêt, même s’ils se disent que «c’est la dernière fois».

Les personnages n’essaient jamais de rationnaliser leur relation. Est-ce par peur que les mots ne la détruisent?
Je crois que c’est culturel. Alors qu’en France on a tendance à utiliser la rhétorique et à voir le monde en référence avec soi-même, mes personnages ne sont pas des parleurs ni l’un ni l’autre. C’est peut-être un truc suisse. Mais ça ne veut pas dire qu’ils ne pensent pas à ce qui leur arrive. Nous avons tourné certaines scènes qui relèvent plus de l’analyse que de la discussion, mais j’ai trouvé que ça sortait du cadre des personnages. Ils vivent dans l’instant et redoutent que les mots ne soient pas à la mesure de leurs sentiments.
Vous avez débuté dans le documentaire. Quelle importance lui accordez-vous lorsque vous faites de la fiction?
Mon dernier documentaire Europe, she loves a été considéré par certains comme davantage un film de fiction. Celui-ci à l’inverse est perçu parfois comme étant presque trop réaliste dans la façon dont je laisse les personnages répéter leurs erreurs par exemple, mais c’est comme ça que je vois le monde. L’intérêt du documentaire, c’est qu’il s’affranchit de l’intrigue. Alors que la fiction nous a habitués à une façon de soumettre les personnages à un arc, qui transforme la personne au point de la rendre à la fin totalement différente de ce qu’elle était au début. Et tout, jusqu’à la musique, nous conditionne à réagir d’une façon prédéterminée. J’ai fini par trouver ce genre de cinéma moins réaliste et ça me touche moins. Je suis beaucoup plus réceptif lorsque les questions ne sont pas totalement résolues à la fin. J’ai retenu ça du documentaire, ainsi que la possibilité de tourner à 360°, pour permettre à la caméra de suivre les acteurs. Je travaille sans marques. Il y a quelque chose de créatif dans les accidents, et chaque prise apporte quelque chose de différent. Donc, on n’est pas dans le cinéma classique qui essaie que chaque prise soit meilleure que la précédente. De même, les acteurs ont la possibilité de proposer autre chose afin de trouver une part de vérité dans l’instant.
Votre prochain?
Il est déjà en boîte. Je l’ai tourné avec ma partenaire Carmen Jaquier avant 99 moons. Il s’appelle Les paradis de Diane, on y parle français et espagnol, et je suis en train de le monter actuellement en espérant qu’il sera prêt à la fin de l’année 2022. L’actrice principale, Dorothy De Koon est non professionnelle, et il y aura aussi Aurore Clément. Nous avons tourné à Benidorm qui est une sorte de Las Vegas bas de gamme, et ce sera encore un mélange de réalité et de fiction. Propos recueillis par G.D.
