[ÉTRANGE FESTIVAL 2026] « L’oiseau bariolé » de Václav Marhoul, l’enfance sous la chape de plomb, près de trois heures dans l’enfer des hommes

L’oiseau bariolé devrait ravir les amoureux de cinéma chaos, mal-aimable et tordu. 2 h 49 sous une chape de plomb. Sacrifié comme tant d’autres films radicaux, le film fait heureusement son apparition dans les pépites de l’Étrange Festival cette année. Mieux vaut Béla Tarr que jamais.

Václav Marhoul aux commandes, réalisateur discret qui n’avait pas tourné depuis dix ans (dix ans qui auraient servi à monter ce projet), un sujet totalement sulfureux et peu recommandable, un casting tarabiscoté à souhait. On est là, on y va. Et derrière les rideaux, ça démarre fort : le film est à l’origine l’adaptation d’un roman lui-même particulièrement polémique, L’Oiseau bariolé, un Rémi sans famille hardcore de chez hardcore où un petit Juif traverse une Pologne ensanglantée et y vit les pires outrages. Son auteur, Jerzy Kosiński, y racontait, de son propre aveu, une expérience toute personnelle… avant d’être violemment exposé comme mythomane ! Un peu le même son de cloche que pour la double autobiographie de Klaus Kinski, autre épopée trashouille en réalité bidonnée (mais jusqu’où ?) avec l’aide du brave Werner Herzog. Déplumé donc, le petit zoiseau. Fiction ou pas, Václav Marhoul s’acquitte de la tâche avec une impressionnante maniaquerie, et il faut l’avouer, un peu suspecte sur les bords. Heureusement pour nous (et pour lui…), le résultat n’a rien d’un film d’exploitation déguisé.

Qu’est-ce qui nous dissuade d’une mascarade pareille ? Le talent manifeste du réal pour la mise en scène, même caché derrière les excès de cruauté qui constituent selon lui un rappel à l’ordre vis-à-vis d’une Europe répétant actuellement ses erreurs. Les plus sensibles seront en tout cas vite prévenus, à l’image des premiers instants où l’on voit déjà un gamin tabassé avant de voir flamber son petit furet (pour de vrai ? pour de faux ? soudain le doute…). Marhoul indique la porte de sortie pour ceux qui le souhaitent : ok, c’est par là. Son héros déjà triste est un petit Polonais soudainement sans domicile : la maison de sa tante a flambé, ses parents ont disparu. Pour certains, c’est un Tzigane ; pour d’autres, un Juif ou un vampire. Peu bavard, le gosse traverse tous les cercles de l’enfer, croise tous les visages, fatigués, boueux, ratatinés ou radieux, lui accordant un peu d’attention, ou bien trop, quand ce n’est pas pour attenter à sa vie. Un oiselier, une sorcière, un fermier pédophile, un meunier violent, une bergère libidineuse, des Russes, des nazis, un prêtre… Tout y passe ! La campagne polonaise, retournée comme une crêpe, lui réserve tous les châtiments possibles. L’enfant, à l’inverse du petit traumatisé de Requiem pour un massacre, gardera son visage d’ange jusqu’à la fin, mais se meurt de l’intérieur, petit fantôme dans un pays d’ogres.

Marhoul nous garde la tête sous l’eau pendant presque trois heures, entend bien ne plaire à personne, mêlant suggestion et coup de trique, une technique fort bien tirée du achtung achtung dont il est assurément un élève assidu. Mais là où L’oiseau bariolé fait briller l’œil, c’est dans son incontestable amour de l’image, paradoxal sans doute pour un tel sujet : Marhoul mâchouille tour à tour Béla Tarr, Michael Haneke, František Vláčil (dont le Marketa Lazarová est cité plus d’une fois), Elem Klimov, Andreï Tarkovski et même Lars von Trier, et recrache le tout soigneusement entre clins d’œil complices et persévérance délirante. L’utilisation du 35 mm donne un relief devenu si rare au noir et blanc, faisant oublier la précision métallique du numérique et conduisant cette balade sauvage vers les rives ancestrales des contes de Grimm. Marhoul tricote ses images traumatiques bien à lui (la scène du dit « painted bird », la fosse aux rats, le passage du petit train de la mort, le rituel des corbeaux), poussant le bouchon jusqu’à un caméo qui fera hurler les cinéphiles les plus avisés (mais chut…).

C’est d’ailleurs là que le bât blesse : certes, cette poésie de l’effroi ne conviendra pas à tout le monde, ainsi que sa durée éléphantesque (avec cet effet de répétition donnant l’impression de vivre un purgatoire sans fin), mais on regrette surtout l’étrange défilé de visages connus (Harvey Keitel, Julian Sands, Stellan Skarsgård, Barry Pepper : warum ?) qui brisent le sentiment hors du temps, potentiel caprice d’un cinéphile avide. On en sauvera peut-être Udo fucking Kier en arracheur d’yeux, dont la présence chaos sait manifestement s’adapter à toutes les situations.

Avec : Petr Kotlár, Nina Sunevic, Alla Sokolova, Stanislav Bilyi, Ostap Dziadek…
Scénario : Václav Marhoul (d’après le roman ‘L’Oiseau bariolé’ de Jerzy Kosinski)
Photographie : Vladimír Smutný
Montage : Ludek Hudek
Musique : Petr Ostrouchov
Production : Václav Marhoul

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