Ça commence comme un conte de fées : il y a une reine, un roi et leurs beaux enfants, Pauline, Anaïs et Guillaume. Mais c’est plus compliqué, plus punk, le roi porte des talons aiguille, la reine veut rattraper le temps perdu, leurs héritiers se rebellent. Rien ne va plus, Pauline s’arrache.
Bon sang mais QUI a décidé de sortir Pauline s’arrache pendant les fêtes de Nowael (en salles le 23 décembre)? Il faut féliciter celui ou celle qui a eu cette fabuleuse idée tant ce film a de quoi faire jaser Monique et Jean-Mimi pendant les repas de famille, entre le foie gras et la bûche. De toute évidence, question “films de Nowael”, force est de constater que la jeune réalisatrice Emilie Brisavoine, déjà aperçue comme actrice dans La bataille de Solférino, a quand même plus de talent que toutes les Danièle Thompson qui squattent le bon vieux cinéma franco-français avec leurs films estampillés Nowael empestant la naphtaline bourrés jusqu’à la gueule de dialogues sur-écrits jusqu’à la crise de foi (gras), de leurs cocus de vaudeville, de leurs règlements de compte psycho-bidule, de leur casting cinq étoiles. Pauline s’arrache, c’est l’anti-tout ça. Enfin un film de Nowael sans Manue Béart, Dany Boon ou Franck Dubosc en têtes d’affiche mais avec des inconnus que l’on a envie de suivre, partout, tout le temps. Pas une couillonnade franco-internationale donc mais un home-movie super chaos tourné avec rien, “à l’arrache”, d’une énergie et d’un charme irrésistibles, envoyant paître les scénariiii inscrits dans le noir sur blanc de l’extérieur jour/intérieur nuit, les fumisteries pleines de silences trop lourds et d’introspections trop grisâtres. Une façon d’échapper aux conforts un peu émollients de chez nous.
Emilie Brisavoine a filmé Pauline pendant cinq ans, accumulant des heures de rush, saisissant une vérité et construisant un conte de fées où rien n’est rose. Un incroyable boulot de montage qui par chance permet d’échapper à tous les détestables (complaisance, voyeurisme, égocentrisme, pornographie des sentiments etc.). Dans un premier temps, cela ressemble au journal intime d’une adolescente ordinaire (Pauline, scotchée aux réseaux sociaux, à son Smartphone, à son mec) qui rêve comme une princesse et qui en a marre de la life. Marre de ses parents. Marre de son prince charmant. Marre des profs. Marre du soleil. Marre de Facebook. Marre-à-bout la Paupau.
Arrêtez de vous planquer derrière votre ordinateur, vous êtes ridicule. Vous aussi, vous avez une “Pauline” dans votre famille – mais siii l’ado drôle, reloue, crispante, touchante, en âge d’avoir des millions d’abonnés sur sa chaîne YouTube. C’est d’autant plus jouissif que Pauline n’a pas besoin d’en rajouter pour être bonne comédienne. Même quand elle surjoue la meuf cool ou la meuf vénère devant la caméra de Emilie-sa-demi-soeur, elle reste Pauline quoi, avec ses envies de selfie, ses irrépressibles élans d’amour, ses engueulades dans les escaliers et ses prises de tête avec elle-même. Ce n’est absolument pas idiot de penser que, oui, un Pialat aurait été raide dingue du ravissant naturel de Pauline et que la voir lui aurait donné des envies de A Nos Amours 2.0 – ce vers quoi le film, avec son acuité du portrait et ses engueulades père-fille, tend pendant ¾ d’heure. Celui ou celle qui est déjà passé(e) par ce long apprentissage de la vie (grosso modo, rêver anxieusement sa vie dans sa chambre recouverte de posters sous le toit des darons) trouvera ces gesticulations existentielles à la fois très drôles, très justes et très touchantes. Mais, et c’est la meilleure nouvelle, ce qui a priori aurait pu et dû durer le temps d’un court métrage se transforme progressivement en excellent long. Puisqu’il y a des choses à dire, à raconter et à filmer, pas seulement sur Pauline.
Partant du portrait à l’arrache de sa demi-sœur qui ressemble à n’importe quelle ado lambda, Émilie Brisavoine s’intéresse aussi aux autres membres de famille, à commencer par sa mère (excentrique forever), son beau-père (qui aime à se déguiser en femme) et son demi-frère (si discret). Sur ce coup, nous quittons la chronique ado sur la pointe des pieds. Et le tour de force de la cinéaste, c’est de nous révéler comment cette mère et ce beau-père composent des “parents comme les autres” même si, a fortiori, ils n’en sont pas, et c’est tant mieux. On ne va pas en dire en trop sur ce que la reine et le roi ont traversé, pour vous laisser la surprise de l’émotion et vous donner envie de tous les connaître. Mais sachez qu’il n’est pas utile d’être un(e) proche de la cinéaste pour trouver fort beau le regard qu’elle porte sur les siens (et non sur son nombril), pour trouver qu’il y a plus de cinéma dans une 1 minute de ce documentaire que dans toute la filmographie de Susanne Bier. Et tant va la Pauline danser sur une version guitare électrique de la 25e symphonie de Mozart avec sa famille qu’à la fin elle se casse. Oh la la Pauline qui s’arrache, tu déchires. Et fuck you Star Wars.

