[CRITIQUE] PARANOID PARK de Gus Van Sant

Alex, jeune skateur, tue accidentellement un agent de sécurité sur l’un des spots les plus malfamés de Portland, le Paranoid Park. Pourra-t-il garder le secret ?

En contant la lente déliquescence d’un simili-Kurt Cobain avec un esprit grunge dans le très beau Last days, visiblement incompris par ceux et celles qui écoutent Nirvana comme on porte un tee-shirt Che Guevara, Gus Van Sant donnait l’impression d’avoir conclu une trilogie formelle où la réalité et la fiction se brouillaient et dans laquelle le point de vue passait à la question. Or, en lisant le synopsis de Paranoid Park, on craint le Elephant-bis avec l’histoire d’un ado tout proche de la crise de nerfs qui semble appartenir à tous les jeunes de son âge ingrat et n’a pas envie de ressembler à la norme. Certes. En même temps, il serait trop facile de reprocher au réalisateur de traiter d’un sujet sur lequel il a levé bon nombre d’ambiguïtés (voir son premier Mala noche ou ses productions allant d’Harmony Korine à Larry Clark – le remarquable Ken Park).

Quand on voit le résultat à l’écran, on se confond en excuses : le nouvel opus du prodige ne fait pas dans le rabâchage de formules superflues. C’est une merveille de concision toute entière tenue par la croyance dans ce qu’il raconte. Une méditation élégiaque adaptée d’un roman de Blake Nelson où l’acteur principal a été casté via MySpace. Par la grâce d’une bande-son aérienne, d’un montage brillant et d’une caméra totalement virtuose, Gus noircit les cases primesautières de sa chronique adolescente en peignant le portrait d’une âme dostoïevskienne, fragile et artiste, à deux doigts de se faire bouffer par la société des adultes (les parents sont filmés de dos ou à travers des jeux de focales). Le film, construit comme une enquête policière, plonge profond dans un tumulte intérieur et en retranscrit la sensibilité extrême avec un art du décalage futé qui transforme le quotidien palot d’un lycéen lambda en fantaisie mentale bizarre. L’adolescent dans les couloirs n’est plus suivi de dos mais de face – non pas pour montrer la partie du corps qu’on ne voit plus, mais le secret dangereux qui se cache derrière un visage innocent. Ces différences nullement anodines prouvent qu’il y a eu un changement – tous les parti pris de la mise en scène et le choix d’un nouveau chef-op (Christopher Doyle) répondent harmonieusement à cette évolution. Le regard ne change pas mais le style, oui. Cela suffit pour extraire la même quintessence mélancolique inhérente, dont l’étrange poésie s’insinue en nous pour longtemps.

On n’en demandait pas plus : cette rêverie anxieuse d’un Raphaël des temps modernes (le peintre de la Renaissance Italienne ressemblant comme deux gouttes d’eau à notre protagoniste) permet une nouvelle fois à Gus Van Sant de partir du cliché pour arriver à l’icône, de l’ado noyé dans la masse à l’artiste maître de ses fantasmes pour les avoir accouchés. Last Days n’était donc pas la fin d’un chapitre expérimental. Il s’agissait d’une nouvelle étape pour le réalisateur inclassable et précurseur.

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