En 2027, les humains ne peuvent plus se reproduire, le monde est réduit à l’anarchie. La personne la plus jeune au monde (à peine âgée de 18 ans, soit née en 2009) vient de mourir mais un bureaucrate (Clive Owen) découvre qu’une femme est enceinte. Avec le leader d’un groupe de résistance, il va devoir protéger le dernier espoir de l’humanité. Le pourquoi du grand film: le sujet des Fils de l’homme permet à Alfonso Cuaron d’expérimenter d’un point de vue formel. Sa caméra séduit l’œil par le travail visuel déployé (agencement de plans-séquences étrangement distendus) et l’esprit par sa substance complexe (charge politique contre le fascisme rampant vers lequel certaines démocraties peuvent se diriger aveuglément). Le cinéaste mexicain a fait des progrès considérables depuis ses débuts sur ces deux plans: tout d’abord, il poursuit ce qu’il avait commencé sur Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban, l’un des meilleurs opus de la saga du jeune sorcier, en terme de fluidité, de mouvements de caméra, de travail technique et sur la notion de point de vue, mais également sur Y tu mama tambien, son road-movie aux antipodes des Fils de l’homme dans lequel deux potes immatures sillonnaient des routes hasardeuses en compagnie d’une femme qui en même temps qu’elle les initiait à un sexe sans tabou révélait leur sensualité et leur sensibilité refoulées. Au bout du chemin, on voyait là où Cuaron voulait en venir: profiter d’une chronique adolescente potache pour en révéler la mélancolie insoupçonnée et donner de la profondeur à un exercice qui aspirait à davantage de frivolité et d’insouciance. Il se sert de ses acquis pour édifier un récit de science-fiction qui prend des détours très étranges de parabole politique sur l’exclusion et la déshumanisation sociale.

Comme toujours chez lui, l’enfance est un symbole d’innocence. Il ressasse ce thème depuis La petite princesse jusqu’au sombre Harry Potter et le prisonnier d’Azkaban en passant par De grandes espérances, son adaptation ratée du roman éponyme de Charles Dickens où un enfant sauve un forçat évadé. Dans Les fils de l’homme, l’innocence est perdue: les enfants ne sont plus de ce monde, ce qui explique les relations humaines essentiellement basées sur l’humiliation et la violence verbale ou physique. L’action se situe dans un contexte futuriste, mais au lieu d’évoluer, les hommes sont tombés dans une barbarie primaire où l’étranger devient synonyme de danger. Ce rejet xénophobe traduit le mal-être et l’absence d’enfants, la perte de spiritualité. Le film, halluciné et hallucinatoire, sonde au plus près l’humain et si Cuaron s’adonne à la contemplation, il ne crée pas de distance froide avec le spectateur qui assiste aux événements comme s’il les vivait. Beaucoup de références viennent en tête (Tarkovski, la fusion Spielberg/Kubrick, Roy Andersson); mais, très vite, le film finit par ne ressembler qu’à lui-même: loin de se résumer à un pastiche cinéphile affecté, les ambitions de Cuaron sont plus intéressantes: concilier exigence formelle et intelligence du scénario. Les divertissements qui font montre d’autant d’ambition pour leur public sont rares, d’autant que le réalisateur ne laisse rien au hasard. Les faiblesses du récit peuvent se trouver du côté des personnages secondaires qui ont été écrits dans le but de renforcer l’ambiguïté du monde adulte (qui est fiable ? Qui ne l’est pas ? Qui ment ?). Peter Mullan, Julianne Moore et Michael Caine assurent avec aisance, mais on les savait doués dans ce registre qui réclame qu’on en fasse le moins possible (Mullan dans Sesson 9, Moore dans Safe, Caine dans Blood and Wine).

La mise en scène, aérienne et virtuose, cherche à reproduire le décalage entre ce qui se passe autour du personnage principal (Clive Owen, excellent) et ce qu’il perçoit. L’exercice est stimulant et comparable au travail du regretté Fabian Bielinsky dans El Aura où là aussi tout était affaire de subjectivité, de sensorialité et d’inquiétante étrangeté. Certains passages sont empreints d’une tonalité surréaliste qui renforce la menace sourde et le malaise omniprésent. Tout le film fonctionne selon un système binaire d’oppositions très judicieuses: la gravité de Clive Owen et la désinvolture de Michael Caine, un homme qui marche sur un quai de gare et des réfugiés parqués derrière des grillages, la féminité de Julianne Moore et la robustesse de son personnage, un monde prétendument civilisé et une zone secrète digne de Stalker où l’on emmène des renégats, la science-fiction et la fiction politique, un enfant mort et un nouveau né. Rien n’est laissé au hasard pour ouvrir l’œil sur ce qui se passe autour de nous (d’où un travail conséquent sur la profondeur de champ). La cadence du récit s’en ressent: après un prologue brutal, la narration se fond dans une léthargie trompeuse avant de plonger dans le chaos. Il suffit que le protagoniste assiste à la mort – terrible – d’un de ses amis pour se battre contre toutes les formes d’oppression. Cette prise de conscience plutôt longue (au départ, il semble déconnecté du réel comme le souligne la scène où il se réveille paresseusement et qu’une pub lobotomisante sur les immigrés circule en boucle à la télévision) se justifie par la douleur d’un deuil qui ne se fait pas. Au départ idéaliste, le personnage subit la violence, se place passivement par rapport à celle-ci et décide de réagir lorsqu’il est confronté à un second traumatisme (remarquablement filmé) puis une découverte qui pourrait changer le monde. Le fait qu’il aide une mère et son nouveau né n’est en cela pas anodin: le cheminement devient alors celui d’une rédemption et gomme peu à peu le sentiment de culpabilité provoqué par la perte de son propre enfant.

La bande-son de John Tavener évoque le génial Sigur Ross tendance Hilmar Örn Hilmarsson et confère une mélancolie élégante au film qui évite de sombrer dans le pathos malgré une tendance à la dramatisation sur la fin. Mais on savait Cuaron pertinent dans le choix des bandes-son: De Grandes espérances bénéficiait d’une musique mémorable pour son générique de fin (Mono et le titre Life in Mono). Toute la dernière partie des Fils de l’homme qui se concentre sur le combat d’un homme pour vaincre l’ostracisme des immigrants en même temps que ses propres démons intérieurs fait affleurer une émotion durable. Si l’importance accordée à l’intériorité et à l’inquiétude psy dans Les Fils de l’homme donne une impression de flottement, les enjeux dramatiques demeurent limpides et cohérents d’un bout à l’autre. C’est l’originalité de ce film très puissant qui, par la seule grâce de ses cadrages et de la durée propre à chaque scène, invite à surveiller de plus près les forces secrètes qui travaillent notre quotidien le plus familier.

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