« Les étreintes brisées » de Pedro Almodovar: un écheveau hanté par les ombres de Douglas Sirk et Michael Powell

0
2730
Penélope Cruz, Lluís Homar sur le canapé / Et si on regardait le film de leurs vies ?

Mise en abyme. Dans l’obscurité, un homme écrit. Quatorze ans auparavant, il a eu un violent accident de voiture qui lui a coûté la vue et auquel Lena, sa compagne, n’a pas survécu. Depuis, celui qui fut autrefois cinéaste gagne sa vie en écrivant des scénarios sous le pseudonyme d’Harry Caine. Il reçoit l’aide de son ancienne directrice de production, Judit, et du fils de celle-ci, Diego, qui fait office de secrétaire et guide d’aveugle. Une nuit, Diego est hospitalisé à la suite d’un malaise et le scénariste court à son chevet. Pendant sa convalescence, le jeune homme lui demande de raconter son passé.

Almododrama. Grand habitué du festival de Cannes où il fut récompensé avec Tout sur ma mère et Volver, Pedro Almodovar y est revenu, sans effet, avec Les Etreintes brisées, petit mélodrame mâtiné de film noir, dans lequel il donne un rôle de femme fatale malmenée par la vie à Penelope Cruz et orchestre une nouvelle déclaration d’amour au cinéma à travers la relation ambiguë entre un cinéaste atteint de cécité et une actrice, amante d’un homme milliardaire. C’est aussi son film le plus coûteux (douze millions d’euros).

Le style visuel de Pedro Almodovar (maniaquerie du détail, du rouge partout) est reconnaissable au premier regard; et, c’est pour cette raison que ses aficionados affichent toujours le même enthousiasme en retrouvant son cinéma. Cette nouvelle histoire a priori désuète de vaudeville n’est qu’un prétexte pour organiser des mises en abyme et rendre hommage au cinéma. L’idée n’est pas neuve, surtout chez Almodovar qui ne se cache jamais lorsqu’il fait des allusions, des références, ou des autocitations. Ses films s’offrent désormais comme des sommes, des œuvres pleines. Une fois découvertes, on a immédiatement envie de les revoir pour déceler tout ce que l’on n’a pas pu saisir du premier coup d’œil. Les étreintes brisées est peut-être l’un de ses derniers films les plus accrocheurs où, comme dans La mauvaise éducation, la création devient un produit stimulant et engendre un labyrinthe d’intuitions.

D’une durée démente (plus de deux heures bien tassées), le film donne l’occasion à Almodovar de renouer avec la veine des mélodrames de La Fleur de mon secret et plus récemment de La mauvaise éducation. On retrouve une architecture scénaristique complexe sur le thème de l’identité morcelée. Mais ça fonctionne cette fois-ci à double tranchant: les imbrications sont tellement astucieuses et théoriques (flash-back, film dans le film, chausse-trappes) qu’elles menacent de brider l’émotion et de faire sortir les spectateurs les plus cartésiens du récit. Hanté par les ombres tutélaires de Douglas Sirk et Michael Powell, cet écheveau examine aussi l’empreinte d’un film sur une vie de cinéphile. Almodovar y revisite son propre cinéma avec mélancolie. Sa qualité, c’est de ne pas tricher avec l’émotion. Son défaut, ce serait de ne pas atteindre plus profondément le spectateur. Un clin d’oeil à Femmes au bord de la crise de nerfs, judicieusement placé vers la fin, rappelle à la dernière minute que s’il est aujourd’hui rongé par le spleen, l’ancien enfant terrible de la Movida n’a pas oublié non plus qu’il savait faire dans les années 80 des comédies provocatrices, hystériques et échevelées. C’est l’une des raisons pour laquelle son cinéma a été plébiscité à Cannes et ailleurs. R.PR

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici