« Je suis toujours là » de Walter Salles: une fresque familiale sous la dictature, à double niveaux

LES ETOILES DE LA REDAC

Marco Santini

Portrait de famille brisé. Dans le Brésil des années 70, un foyer bourgeois de Rio de Janeiro vit ses derniers moments d’insouciance. Un jour, le père de famille est sommairement arrêté par des agents de la dictature, alors régnante dans le pays, du fait de son opposition secrète et son passé politique. Le début d’une enquête, que mèneront l’épouse et la mère, pour exhumer la vérité.

Retour en force pour Walter Salles. Sa dernière fiction datant de 2014, adaptation fleuve et beatnikienne de Kerouac Sur la route (une évidence alors), le réalisateur nous revient avec une histoire vraie (tirée d’un livre là encore), celle de la disparition de l’ex-député socialiste Marcelos Ruben Paiva. Auréolé par le prix du meilleur scénario à la Mostra de Venise, et celui de la meilleure actrice aux Golden Globes pour Fernanda Torres (la mère courage du récit), le film remporte les honneurs. Mais qu’est-ce que ça vaut?

Dès les travellings introductifs, nous transvasant d’activités balnéaires au cœur d’un foyer, nous retrouvons l’une des signatures du réalisateur de Central do Brasil, la fluidité urbaine. La caméra y est flottante, électrique. Filmés d’abord séparément, parents et enfants, seront ensuite réunis dans leur appartement, noyau insouciant où tous orbitent. Lorsque la réquisition imprévue à durée indéterminée scindera le film. Dès lors, le programme du réalisateur sera net: filmer cette famille comme une microsociété. Le reflet d’un pays.

Si le premier tiers nous présente un foyer sous forme de bulle vierge, ou d’une vignette naïvement nostalgique, caméra super 8 et pop tropicale d’OS Mutantes et Caetano Veloso entremêlées, cette facette n’est là que pour contraster avec la suite. Loin des embardées auxquelles Walter Salles nous a habitué, l’approche choisie ici se révélera sédentaire, similaire à celle choisie pour son remake du Dark Water de Hideo Nakata, si si. Dès l’élément perturbateur, les lieux serviront d’alibi pour illustrer l’impasse et l’usure (la séquence étouffante et imprévisible de la prison).

Le film n’étant jamais aussi fort qu’une fois son unité d’action resserrée. La mise en scène ira jusqu’à devancer par l’image ce que l’héroïne et ses marmots dénient ou peinent à admettre: les plans deviennent fixes, les teintes sont monochromes, et ce qui relevait auparavant d’une superficialité mouvante, se charge de profondeur. L’espace domestique révèle des lignes de fuite, encadrements gigognes de pièces et de portes, reflétant la perméabilité des personnages face aux enjeux politiques plus graves que prévu. La prise d’otage littérale subie par le ménage, provoquée par l’absence paternelle, enchaînera sur celle symbolique à mesure que manquent les réponses.

Les apparences couvriront ce qui se trame souterrainement. L’activité officieuse du père, jusqu’alors suggérée, deviendra officielle avec la mère sous la contrainte qu’elle subit. Scrutée par les miliciens (cette voiture impassible dans la rue), sa résistance se fera sous l’angle des murmures et entrevues discrètes. Faute de se rebeller (parce qu’impossible), les personnages collectent alors des preuves, dates, concordances de données et archives. Et à raison! Mais un travail de foi impliquant un temps long, la connaissance des rouages systémiques et, à mesure que les décennies défilent, une inévitable nostalgie. Parallèlement à la recomposition d’une nouvelle famille, les plans se chargent d’ultimes cadres imbriqués, en filmant le rectangle des photos, du livre autobiographique, du témoignage télévisuel. Ce qui relève d’une mémoire qu’il faut entretenir, d’autant plus lorsqu’elle est fragile ou qu’elle n’est plus.

15 janvier 2025 en salle | 2h 15min | Drame, Thriller
De Walter Salles | Par Murilo Hauser, Heitor Lorega
Avec Fernanda Torres, Fernanda Montenegro, Selton Mello
Titre original Ainda Estou Aqui
Le film n’étant jamais aussi fort qu’une fois son unité d’action resserrée. La mise en scène ira jusqu’à devancer par l’image ce que l’héroïne et ses marmots dénient ou peinent à admettre: les plans deviennent fixes, les teintes sont monochromes, et ce qui relevait auparavant d’une superficialité mouvante, se charge de profondeur. L’espace domestique révèle des lignes de fuite, encadrements gigognes de pièces et de portes, reflétant la perméabilité des personnages face aux enjeux politiques plus graves que prévu. La prise d’otage littérale subie par le ménage, provoquée par l’absence paternelle, enchaînera sur celle symbolique à mesure que manquent les réponses."Je suis toujours là" de Walter Salles: une fresque familiale sous la dictature, à double niveaux
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