« Crazy Bear » de Elizabeth Banks: ni très bien écrit, ni très bien fait, dans la veine des films d’exploitation ploucs des années 70

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Saluons le projet qui tient de l’aberration totale, mais repose sur un calcul marketing simple. L’ours est un des animaux favoris des Américains depuis que Theodore Roosevelt en a épargné un au cours d’une partie de chasse. L’incident a inspiré un entrepreneur de Brooklyn qui a commercialisé un ours en peluche appelé Teddy bear, avec un succès mondial. En associant cet animal fétiche avec la substance dont les Américains sont les plus gros consommateurs mondiaux, vous obtenez un potentiel jackpot. De fait, le titre original (Cocaine bear) suffit à donner envie d’aller voir le film.

Rappelons le pitch, soi-disant «inspiré d’un fait réel»: le largage dans les années 1980 de plusieurs ballots de cocaïne au-dessus d’une forêt des Appalaches a amené un ours à s’en mettre plein les naseaux, avec pour conséquence la rupture de la quiétude qui prévalait jusque-là dans la région. On peut fantasmer à loisir sur les possibilités délirantes d’une telle hypothèse, mais étant donné la production (Universal), on peut compter sur les fonctionnaires du studio pour arrondir les angles et délivrer un produit propre.

Manifestement, la réalisatrice Elisabeth Banks et son scénariste Jimmy Warden (coauteur de La babysitter) ont voulu faire une comédie horrifique, mais le résultat, amusant au début, prend des directions inattendues (et peut-être non intentionnelles). Les personnages qui convergent vers l’épicentre du drame sont séparés en plusieurs catégories. Il y a ceux qui représentent l’état de nature: deux enfants fugueurs et l’ours du titre. Il y a ensuite ceux qui représentent l’état de droit: ce sont les dépositaires de l’autorité, à savoir la mère (Keri Russell) à la recherche des enfants, et le shérif. Face à eux, les hors-la-loi cherchent à récupérer leur marchandise, certains assumant leur noirceur à fond (notamment le chef, joué par Ray Liotta dans son dernier rôle à l’écran), et d’autres en demi-teinte, comme le fils du chef. Enfin, il y a les gens ordinaires, randonneurs, petits délinquants locaux, gardes-forestiers, ou ambulanciers: tels des personnages de cartoon, ils sont démembrés, dépecés, explosés à la chevrotine, ou râpés sur le bitume avec une sauvagerie extrême.

Le plus surprenant, c’est que le spectateur est invité à s’identifier aux innocents, et d’abord à l’animal, dans ses différents états : euphorique lorsqu’il vient de consommer, et obsessionnel lorsque l’envie lui prend de renouveler l’expérience. De la même façon qu’elle exonère l’ours, Elizabeth Banks présente les enfants comme candides, par le biais de leur mère qui les sermonne gentiment pour avoir consommé, tout en leur pardonnant. C’est là où le film se révèle un chef-d’œuvre de double langage, en disant «la drogue, c’est mal», mais avec une intention ouvertement sarcastique et ironique, comme semble l’attester son utilisation des extraits de propagande antidrogue produite par Nancy Reagan dans les années 80.

Au-delà de cette stupéfiante hypocrisie (dans le sens étymologique d’esquiver une prise de position franche), Crazy bear ressemble aux films d’exploitation plouc des années 70 dont Cours après moi shérif était un des exemples les plus mainstream. Autrement, le film n’est ni très bien écrit, ni très bien fait. Des dialogues graveleux sont sporadiquement dispensés pour muscler la dimension comique, mais le mélange avec l’horreur ne fonctionne pas. La violence des scènes gore est disproportionnée, certains personnages étant sacrifiés si brutalement qu’on en retient une impression de gâchis en regard du travail investi par leurs interprètes. Au bout du compte, c’est un film essentiellement paradoxal: il ne devrait pas exister, mais son existence même justifie d’aller le voir. G.D.

15 mars 2023 en salle / 1h 35min / Thriller, Policier, Comédie
De Elizabeth Banks
Par Jimmy Warden
Avec Keri Russell, Alden Ehrenreich, O’Shea Jackson Jr.
Titre original Cocaine Bear

 

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