[CRITIQUE] BAD LUCK BANGING OR LOONY PORN de Radu Jude

0
437

Non, l’écran de la salle de cinéma n’a pas fait d’interférence avec une page PornHub, vous regardez bien Bad Luck Banging or Loony Porn. C’est ce qu’il va falloir vous marteler devant les premières minutes ultra radicales qui raviront les mamies venues se glisser sur la pointe des pieds dans une salle d’art et d’essai. Une levrette plus loin, le film s’ouvre comme une fable sur du Bobby Lapointe: contrepoint bien sûr, car rien de ce qu’on verra ne sera rose ou féerique. Et à commencer par cette longue errance dans les rues de Bucarest, collant aux basques de Emi, une institutrice en route pour un sacré échafaud moral. Car il s’agit bien de la même jeune femme prise à l’envers à l’endroit quelques secondes avant: cette sex-tape, à l’origine bien évidemment toute privée, a fuité sur le Net, transformant la vie de l’enseignante en chemin d’épines.

Premier choc: Bad Luck Banging or Loony Porn est LE film de l’ère Covid, puisque les masques et la distanciation sociale font partie intégrantes de l’action (encore plus que dans Tralala des Larrieu bros), tricotant un peu plus les liens étroits entre ce que l’on voit et la réalité en dure. La seconde surprise, c’est justement l’approche hybride à la lisière du documentaire (certains passants invectivent la caméra!), la caméra allant jusqu’à divaguer hors-champs, hypnotisée par les vitrines, les publicités, les devantures, les marques. L’air de rien, Radu Jade capture l’autre obscénité, celle de nos rues, de nos passants, des caissiers qu’on engueule, des files d’attentes ordurières, du capitalisme déglingué qui s’immisce partout. Si le cinéaste parle certes intensément de son pays, ne nous voilons pas la face: ça marche partout ailleurs.

De la promenade, nous voilà parachutés plus loin dans un huis-clos asphyxiant où l’héroïne se voit dresser un tribunal de fortune: les supérieurs, les parents d’élèves, monsieur le curé et messieurs les militaires (ben tiens!) sont tous sur les dents: doit-on saquer son poste en raison de sa malheureuse vidéo? Vidéo évidemment exposée à l’assemblée, au cas où… Face à un jury hétéroclite et masqué (quelle drôle de sensation…), le couperet tombe comme le jour, un éclairage irréel venant progressivement recouvrir ce petit théâtre de la cruauté. Un enfer de gêne où tout le monde va de son laïus, du hipster intello à l’intégriste antisémite, en passant par les pervers dissimulés et les grenouilles de bénitiers. L’humour à froid atténue à peine l’embarras éléphantesque de la situation, qui cristallise à merveille toute la puanteur de notre belle époque: celle où la pudibonderie reprend du poil de la bête, dissimulant sous cape frustration, sexisme outrancier et fascisme latent. Un monde où tout le monde va de son jugement puant, où l’hypocrisie et l’incompréhension de l’autre ont pris le dessus.

Durant un long entracte, Bad Luck Banging or Loony Porn ouvre les pages d’un dictionnaire imaginaire et loufoque: c’est peu dire si on entrevoit du Dušan Makavejev là-dedans (les démentiels Sweet Movie et W ou les mystères de l’organisme), où le cinéma tenait aussi bien de jouet que d’arme politique. Un septième art qu’on rapproche, le temps d’un instant, volontiers du regard de la terrible Méduse: pour affronter l’horreur qui nous entoure, on ne peut que contempler son reflet déformé. Défi largement relevé pour le cinéaste roumain qui, pour lâcher la bride et éviter d’abandonner un public essoré, s’autorise une ultime pirouette cartoonesque qu’il faut voir sur grand écran pour le croire! C’est ça aussi le cinéma: la catharsis d’une colère saine. J.M.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici