Comment la Neo-tétralogie des Wachowski a fait basculer la science-fiction dans une nouvelle dimension

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Des personnages qui esquivent les balles en défiant la gravité et le temps, du code informatique qui tombe du ciel… Avec ses images fortes et sa capacité à traduire au cinéma le langage et la culture des jeux vidéo, le premier Matrix était le genre de film malin qui savait assimiler le meilleur de ce qui avait été fait pour se donner une nouvelle dynamique. 20 ans après le film-phénomène, Resurrections tente de relancer la partie du Neo-cinéma façon jeu. Mais y a-t-il réellement du nouveau dans le cyberspace? 

Le nouvel épisode, signé de la seule Lana Wachowski, marque le retour entre la réalité et la matrice du rebelle cybernétique aux lunettes noires Neo (Keanu Reeves), naguère individu lambda qui s’est depuis métamorphosé en superhéros. Pour ce faire, la réalisatrice n’hésite pas à réinterpréter des images des films précédents, dont le premier, sorti en 1999 qui reprenait le principe des contes mythologiques avec leur armada de figures archétypales (l’élu, le maître, le Mal, l’apprentissage, les épreuves, le voyage, le sacrifice, le combat final…) et assimilait le meilleur de ce qui avait été fait avant pour (se) donner une nouvelle dynamique. On se souvient que, dans le premier, l’intrigue renvoyait en partie à Terminator, de James Cameron; Reeves y jouant l’équivalent de Michael Biehn: c’était lui, l’élu qui allait sauver l’humanité de la domination des machines. Il devait se faire greffer des organes synthétiques et se charger d’une mémoire artificielle, devenant ainsi un véritable organisme cybernétique, devant affronter des hommes en noir rappelant ceux de Dark City d’Alex Proyas, sorti un an plus tôt.

Autrement, la contre-culture y devenait offensive, donnant à penser que le monde virtuel était le vrai monde. En d’autres termes, le monde extérieur est présenté comme faux, une illusion créée par des intelligences artificielles pour asservir les Humains. C’est comme dans Invasion Los Angeles de John Carpenter où les gens mettaient des lunettes et, brusquement, se rendaient compte que le monde normal était en réalité une dictature fasciste bombardant de messages subliminaux. Comme dans les jeux vidéo, le héros pouvait s’approvisionner en armes, en énergies ou autre compétences. Les combats sont réglés par Yuen Wo-Ping, coordinateur de Jackie Chan et de Jet Li – c’était d’ailleurs en voyant Fist of Legend (94) que les W avaient décidé de l’engager pour régler les chorégraphies. Elles avaient aussi vu d’autres films hongkongais, du Black Mask, du John Woo. Les lecteurs de Philip K. Dick, de Lewis Caroll, de Frank Miller et de William Gibson s’échangent des sourires entendus. Ajoutez à cela un peu d’animation (Ghost in the shell), des clins d’œil aux comics de Jack Kirby (Captain America, Hulk…) et une pincée de Platon, de Descartes et de références Bibliques. Restent que la mode prend, notamment les costumes dessinés par Kym Barrett, et les épigones surabondent. Malgré les emprunts, le phénomène Matrix est bel et bien une réalité.

Indissociables de son succès, les effets spéciaux de Matrix, à mettre au crédit de John Gaeta, ont marqué les esprits. Une image frappante: le bullet time, l’image qui a fait passer le cinéma dans le 3e millénaire: sur le toit d’un gratte-ciel, Neo évite une rafale de balles dans un ralenti sidérant, où la caméra, en rotation autour de la scène, semble avoir figé le temps.

Mélange de travelling et d’arrêt sur image, cet effet spécial devenu iconique c’est « une caméra en mouvement dans un monde arrêté », résume Dominique Vidal, de la société d’effets spéciaux Buf, qui a travaillé sur trois des quatre volets de la saga. Le bullet time, qui a influencé deux décennies de cinéma d’action, a des origines françaises, note-t-il. Avant les Wachowski, le réalisateur français Michel Gondry l’avait utilisé en mode artisanal, pour un clip des Stones (Like a Rolling Stone).

Les créatrices de Matrix ont eu l’idée de l’appliquer aux scènes de combat et professionnalisé le processus qui nécessitait à l’époque une débauche de moyens techniques pour capturer la même scène, au même moment, de dizaines de points de vue différents. En fait, c’est le dérivé d’un autre procédé, le « time slice », où des dizaines d’appareils photo sont déclenchés les uns après les autres, et les clichés sont ensuite liés par un effet de morphing, créant une suspension spatio-temporelle.

Une pluie de lettres de code informatique, vert fluo qui tombe du ciel et finit par dessiner un univers parallèle, la matrice… Cette idée visuelle a durablement marqué les esprits. « A la base, c’était un menu de ramen (des nouilles japonaises) mélangé avec des chiffres inversés », explique Dominique Vidal à propos de ces typographies dont des armées de fans ont tenté de décrypter le sens. « On a fait énormément de recherches pour savoir comment montrer des personnes faites en code informatique« , dit-il à propos de ce dernier effet, repris encore une fois dans Resurrections. Car les Wachowski sont perfectionnistes. Sur certains effets spéciaux, ses équipes ont soumis jusqu’à 20 propositions différentes « pour avoir comme un nuancier d’effets ». « On a des plans qui sont arrivés à la version 150! », s’amuse-t-il.

Pour beaucoup de fans, Matrix, qui met en scène un groupe de rebelles qui combattent des intelligences artificielles ayant emprisonné les humains dans la Matrice, univers de réalité virtuelle simulant le monde extérieur, est la saga qui aura le mieux anticipé le début du XXIe siècle. En d’autres termes, il disait beaucoup de choses sur ce qui allait se passer, la réalité rattrapant la science-fiction avec l’arrivée de la 3D, de la réalité augmentée et virtuelle. Jusqu’à l’actualité de ces dernières semaines, avec l’essor du métavers (contraction de méta et univers), dont le géant Facebook a annoncé qu’il allait faire son nouveau projet d’entreprise, rappelant à certains l’univers la Matrice.

En avance, Matrix l’était aussi par son syncrétisme, mêlant beaucoup de références différentes, des arts martiaux au cinéma hong-kongais en passant par les mythes religieux et le cyberpunk, comme le fait la pop culture aujourd’hui. Néo, sorte de figure christique en long manteau noir, rompu au kung-fu et au piratage informatique, résume à lui seul ces influences. Et l’an dernier, Lilly Wachowski, qui comme sa sœur a changé de sexe depuis le premier film, a expliqué qu’elle voyait l’œuvre comme une métaphore trans en avance sur son temps, à une époque où les questions de fluidité de genre étaient bien plus confidentielles.

Matrix reprend clairement un raisonnement issu du courant sceptique, les cerveaux dans une cuve, qui trouve ses racines aussi bien chez les cartésiens que dans l’allégorie de la caverne de Platon. Une expérience de pensée imaginée par Hilary Putnam en 1981, une forme modernisée de l’expérience du Dieu trompeur de René Descartes. Elle consiste à imaginer que notre cerveau est en fait placé dans une cuve et reçoit des stimuli envoyés par un ordinateur en lieu et place de ceux envoyés par notre corps. La question centrale est alors de savoir si ce cerveau a raison de croire ce qu’il croit. Dans le détail, Putnam propose d’imaginer qu’un savant fou décide, au cours d’une nuit, d’entrer dans votre chambre, puis de vous kidnapper après vous avoir endormi. De retour à son laboratoire, il retire votre cerveau et le place dans une cuve offrant des conditions physiologiques adéquates; votre cerveau est alors connecté à un ordinateur très performant, capable d’envoyer des influx nerveux simulant parfaitement les informations transmises par votre corps à votre cerveau, dans une sorte de réalité simulée. Lorsque vous vous réveillez le lendemain matin, tout vous semble parfaitement normal. Ainsi, Putnam vous demande comment savoir, c’est-à-dire être parfaitement sûr, que vous n’êtes pas un cerveau dans une cuve en train de lire ce texte. On retrouve toujours ce principe dans Matrix Resurrections qui joue sur l’impression de déjà-vu mais aussi et surtout sur cette idée de leurre (la première trilogie l’était-elle?).

Plus que jamais, le discours, celui de la super-production hackée (les allusions mercantiles à Warner bros), reste le même (apologie de la contre-culture, mépris de l’autorité et du capitalisme). Le plaisir, celui qui consiste à plonger dans un grand labyrinthe de fiction qu’on sait truqué mais dans lequel on aime à se perdre, aussi.

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