JOUR 11 – La confirmation Kanu Behl (Agra, à la Quinzaine), Nanni Moretti de retour avec une comédie woody-allenienne sauce bolo (Vers un avenir radieux en compétition), Magimel et Binoche en plein festin (La Passion de Dodin Bouffant, de Tran Anh Hùng, en compétition), Erwan Le Duc ferme la Semaine de la critique avec La fille de son père.
Commençons par la découverte de Agra à la Quinzaine des cinéastes. Avec ce deuxième long métrage (après Titli présenté à UCR en 2014), Kanu Behl se confirme en chroniqueur acéré de la société indienne contemporaine. Le titre fait référence à la ville où se situe l’action, connue internationalement pour le Taj Mahal, mais dont les habitants savent qu’elle abrite un hôpital psychiatrique notoire, lequel fait un lien avec la démence de la situation décrite ici. Le film nous invite à partager la vie de Guru, un jeune employé célibataire, qui rêve de se marier, pas seulement pour calmer la libido qui le torture, mais aussi pour revendiquer le deuxième étage de la maison trop petite où sa famille s’entasse dans une promiscuité conflictuelle (le père est polygame). Le contexte évoque plusieurs problèmes, dont celui du logement, manifestement endémique en Inde, où la population explose ainsi que les loyers. Parmi les effets secondaires, le film souligne de fréquentes disputes familiales, d’une violence intense, mais brève. Plus particulièrement, la frustration de Guru atteint des extrêmes: dans une extravagante séquence fantasmée, il imagine avoir une relation sexuelle avec une collègue qui se transforme en écureuil géant. L’association d’idée lui vient du rongeur en cage qui est l’animal domestique familial. Guru lui-même est prisonnier de ses propres obsessions, qui frôlent le passage à l’acte lorsqu’il tente de violer sa cousine. Les choses se calment (relativement) lorsque Guru rencontre une femme avec qui il s’entend et grâce à laquelle il espère pouvoir faire valoir ses droits sur la maison.
Au fil de développements qui traitent plusieurs sujets à la fois impliquant de nombreux personnages, le cinéaste donne parfois l’impression de se disperser, mais il ne perd jamais le fil en se recentrant sur le personnage de Guru. Il en conclut que l’amour n’est pas désintéressé, et qu’un mariage est avant tout un contrat dont les avantages sont dûment calculés de part et d’autre. En dépit de quelques longueurs et digressions, Agra décrit une situation complexe avec un réalisme viscéral qui doit beaucoup à ses interprètes étonnamment désinhibés, en particulier lorsqu’il s’agit de représenter la façon animale qu’a le personnage principal de pratiquer le sexe.

Retour à la compétition avec le Moretti ironiquement intitulé Vers un avenir radieux. Conseils à tous nos amis journalistes encore présents à Cannes: toujours choisir le côté gauche de l’orchestre Debussy lors des séances de films italiens (toute la presse transalpine a coutume de planter sa tente ici: ce qui est insupportable quand vous aimez le silence, mais furieusement communicatif quand vous avez besoin de rire a gorgia déployée). On goûte nous tout particulièrement comment le nouveau Moretti a scindé la salle en deux: d’un côté, ceux qui estiment qu’il a bouffé du lion et qu’il est de retour avec une comédie woody-allenienne sauce bolo; de l’autre, ceux qui ont trouvé ce spectacle méta atrocement compassé, observant les tribulations d’un vieux cinéaste n’ayant rien de mieux à faire que de dégueuler à la tronche du GTL sa haine des nouvelles générations (poke Jessica Hausner). Eh bien, on est plutôt acquis à la cause du premier camp.
Le pitch, capitano? À bientôt 70 ans, Giovanni, cinéaste italien renommé, s’apprête à tourner son nouveau film: l’intrigue-épopée prend place en 1956, au moment où le puissant Parti Communiste Italien prend ses distances avec Moscou (conséquence directe de l’entrée des chars dans Budapest). Mais entre son couple en crise (sa femme Margherita Buy préfère produire le navet d’un jeune cinéaste pas très bressonnien plutôt que de travailler à nouveau avec lui…), son producteur français au bord de la faillite (Matt’ Amalric qui fait de la trottinette électrique et qui parle italien) et sa fille qui le délaisse, tout semble jouer contre lui. Toujours sur la corde raide, Giovanni va devoir repenser sa manière de faire s’il veut mener tout son petit monde vers un avenir radieux…
Dans la catégorie « génie en crise devant traverser monts et marées pour mettre sur pied son grand œuvre », le film est un remake pur et dur du Gondry présenté il y a trois jours à la Quinzaine: il y a fort à parier que le cinéaste de Je suis un autarcique (!) énervera donc sensiblement tous ceux qui n’en peuvent plus de voir des prodiges solitaires tout entiers dévoués à la cause de l’art, se moquant pas mal des procès en toxicité leur collant potentiellement aux basques. Pas vraiment au diapason de l’époque, Vers un avenir radieux a quelque chose de très cinglant à dire sur la liquidation de toute une époque: dans une scène hilarante au tout début du film, un trentenaire en chemise Uniqlo découvre avec stupeur qu’il a existé des communistes en Italie, et persiste à penser qu’ils étaient nécessairement exilés de Russie… Le film a quelque chose du pudding sursignifiant (le spectre musical de Fellini est partout présent, les scènes de piscine ne peuvent que ressusciter un peu mécaniquement la première carrière du père Moretti…) et pourtant son côté premier degré fonctionne à plein: dans une scène où le cinéaste est contraint de quémander de l’argent à des executives de Netflix en col blanc, Moretti rhabille l’industrie du « contenu » – qui alimente en divertissements pas jolis jolis la bagatelle de 190 pays – pour l’hiver. Certains trouveront le morceau totalement indigeste, d’autres demanderont, comme nous, comment décemment lui donner tort? Moretti s’offre même une révision historique tarantinienne en son dernier segment: comme au temps des comédies saumâtres à l’italienne avec des Ugo Tognazzi tous décatis et des amis « monicelliens » jouant aux gosses avant l’inéluctable trépas, ce film-là a quelque chose du chant du cygne, déposant, telle la monstrueuse IPA qu’on va s’enfiler dans un instant, un petit goût amer au niveau du palais. C’est peut-dire qu’on aime plutôt ça.

Curiosité française en compétition avec La Passion de Dodin Bouffant, de Tran Anh Hùng. Présenté mercredi sur la Croisette, le film suit le duo formé à la fin du XIXe siècle par le gastronome Dodin (Benoît Magimel) et la cuisinière Eugénie (Juliette Binoche), unis par une complicité personnelle et culinaire. Cinquante ans après l’inoubliable Grande bouffe, le long-métrage du réalisateur de L’odeur de la papaye verte et Cyclo (ah, Radiohead…) fait la part belle à des festins gargantuesques, dont la préparation occupe une large place à l’image. Les mets défilent pendant 2h30 (ce qui fait un peu beaucoup pour certains membres du PalmoChaos), entre viandes, poissons, omelettes ou sauces, dont la longue préparation est filmée comme un ballet sensoriel fort appétissant, notamment le temps d’une séquence inaugurale assez bluffante. Grossièrement, c’est bien un « food-porn » du terroir qui s’étale devant nos yeux. L’approche y est hypnotique et nous sommes fascinés par la démarche assumée, tout en lenteur et délectation, du film. L’univers du film suit un traitement naturaliste, et pourtant toutes les images relèvent ici d’une pure fantasmagorie historique. Comme une nostalgie d’un passé pastorale de carte postale, sur-souligné par les décors et la photographie du film, débordante d’esthétisme, de lumière de fin de journée, d’atmosphères et touches florales. Et les bons mots se mêlent aux bons mets. Le ton et les dialogues ont la déférence de jadis et peuvent donc provoquer une distance avec le spectateur. Si toute la dernière partie, hélas fort convenue, nous laisse sur notre faim (héhé), on aura été particulièrement sensibles à un argument de poids: l’érotisme.
La journée de jeudi a également été marquée par le grand retour en compétition de l’Allemand Wim Wenders avec l’inattendu Perfect Days. Ce film très onirique suit un salarié des toilettes publiques de Tokyo, homme taiseux et solitaire, grand collectionneur de cassettes audio de classiques du rock. Son passé ressurgit au gré de rencontres inopinées dans les rues de la mégalopole japonaise. Le rôle, tout en retenue, est confié à Koji Yakusho. A quelques étoiles près, le Palmomètre est assez enthousiaste sur le film. Le calme avec le chaos et l’arrivée de Catherine en compétition (on en parlera dans la prochaine gazette, pour conclure en beautaaayyyy).
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Pour finir cette gazette, on a aussi plutôt goûté le film qui a clôturé cette belle Semaine de la critique, donnant là encore (c’est vraiment une tendance lourde de ce festival) dans la comédie atmosphérique à dominantes burlesques. Deuxième long d’Erwan Le Duc après Perdrix, La fille de son père raconte l’histoire d’Etienne (tenez le bien, comme dirait Afida), joué par Nahuel Pérez Biscayart, qui a vingt ans à peine lorsqu’il tombe amoureux de Valérie (le même prénom que la queen présentant la ChaosTV? Elle-même!) et guère plus lorsque naît leur fille Rosa (la star Céleste Brunnquell). Le jour où Valérie les abandonne, Etienne choisit de ne pas en faire un drame. Etienne et Rosa se construisent une vie heureuse. Seize ans plus tard, alors que Rosa doit partir étudier dans une école d’art à Metz et qu’il faut se séparer pour chacun vivre sa vie, le passé ressurgit. Une première partie de film irrésistible (oui, on utilise parfois ce qualificatif), avec un sens comique à mille années lumières de ce que nous propose d’ordinaire le genre roi du cinéma français: les corps y sont élastiques et la langue y est délicieusement compassée (mention spéciale à Youssef, le petit ami de Rosa, poète surgi du XIXᵉ aux intonations vieilles dames très « Saint-Laurent » dans la voix). Le film bascule dans sa deuxième partie dans quelque chose de moins slapstick (et de plus chelou) qui nous a, disons-le, un peu moins convaincus. Mais nous sommes dans un moment du festival où la légitimité associée au regard qu’on peut porter sur les films a quelque chose de tout relatif… G.D., G.R. & M.S.
PS. Big up aux animateurs de la télé du festival de Cannes qui nous ont tué de rire…
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PS2. La Log Lady a raison: foncez voir Chien de la casse tant qu’il est encore temps…
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PS3. Et aussi Misanthrope de Damián Szifrón, le thriller du réalisateur des Nouveaux Sauvages (actuellement juré à Cannes 2023). Le film passe encore en salles, il passe un poil sous le radar, c’est injuste et, croyez-nous, vous allez regretter de ne pas avoir vu ça en salles. Gérard en parle ici dans une séance de rattrapage.
