[CANNES 2022] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 9

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La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 9: l’hypnotique Tourment sur les îles d’Albert Serra, le Farhadique Leila et ses frères de Saeed Roustaee, le tonique karaoké géant pour les 30 ans d’Arte, l’héroïque Morgan seul contre tous pour défendre le Cronenberg…

À Cannes, on se dirige doucement vers la fin de la compétition officielle (et donc la cérémonie de clôture ce samedi), la fatigue se lit sur tous les visages, même parmi nos stars de la Croisette. À l’instar de notre Kasso qui, invité à débattre sur l’avenir du cinéma avec le Mexicain Guillermo del Toro notamment, à l’occasion du 75e anniversaire du Festival de Cannes, s’est excusé en préambule pour « avoir trop bu » avant de balancer: « Aujourd’hui si je ne vais plus au cinéma, c’est parce que j’ai tout le putain de matériel chez moi pour regarder des films ». On se calme et on boit frais et on arrête avec les Cronenbergueries…

 

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Dans cette inertie ambiante, rien de tel qu’une expérience fofolle de 2h45 que s’apelerio Tourment sur les îles (Pacifiction) de Albert Serra, avec un Benoît Magimel halluciné et hallucinant, pour remettre tout ce petit monde d’aplomb. C’est la vraie bizarrerie de la compétition et elle est pour vous/nous. Soit un film se déroulant sur l’île de Tahiti, en Polynésie française, et suivant un Haut-Commissaire de la République (Benoît Magimel qui ne quitte pas son costume blanc, façon Christopher Walken dans Étrange séduction de Paul Schrader), représentant de l’État Français éminemment sympathique, porté sur la boisson, l’hédonisme et homme de calcul aux manières aussi rondes que parfaites. Dans les réceptions officielles comme les établissements interlopes, il prend constamment le pouls d’une population locale d’où la colère peut émerger à tout moment. Ce qui commence comme une jolie balade touristique avec Magimel faisant du scooter des mers sur les vagues comme une cascade est menacé par une rumeur insistante: on aurait aperçu un sous-marin dont la présence fantomatique annoncerait une reprise des essais nucléaires français. Ce que le personnage de Magimel finit par voir (ou croit voir?) façon créature du Loch Ness.

Vrai ou faux? Hallucination alcoolisée ou réalité faisant redescendre sur Terre et descendre en Enfer? Réponse à la fin de ce long et beau trip parano, conservant sa douceur même lorsque l’éclair s’annonce dans le ciel, faisant (doucement, mais sûrement) voler en éclats toutes les illusions, donnant l’impression que Benoît Magimel est en roue libre alors que, pas du tout, il mène parfaitement l’enquête pour savoir si, oui ou non, son monde s’écroule pour de bon. Et soulevant des tonnes de questions cinématographiques comme autres. On en parle longuement et passionnément avec le réalisateur Albert Serra dans un entretien fleuve signé Virginie Apiou, une suite du précédent entretien fleuve réalisé en 2019 pour son précédent Liberté.

On reste en compétition avec Leila et ses frères de l’Iranien Saeed Roustaee, fresque familiale ambitieuse sur fond de crise économique au pays des Mollahs, était attendu, pour la simple et bonne raison que le précédent film (et pas le premier, contrairement à ce qu’on pense) de son auteur était le très réussi La loi de Téhéran. Ici, il s’agit d’un film fleuve de près de trois heures sur une famille au bord de l’implosion, avec un vieil homme modeste et père de cinq enfants, qui rêve de prendre la tête du clan familial et en son centre, un pilier, une femme (la Leïla du titre jouée par Taraneh Alidoosti), qui fait tout pour arracher la famille à sa condition miséreuse. C’est assez différent dans le style formel de La loi de Téhéran (qui lorgnait ouvertement sur les thrillers US des années 70-80) même si, en quelques scènes dont une, très forte, d’évacuation musclée d’une usine métallurgique, il rappelle la maestria de certaines séquences de son précédent long métrage; en filigrane, se dessine une réflexion sur la fort délicate situation économique et sociale de l’Iran alors que les États-Unis, dirigés par Donald Trump, entendent se retirer de l’accord sur le nucléaire iranien, plongeant des milliers d’Iraniens dans la pauvreté. Reste que c’est la même chanson que pour Holy Spider de ce cher Ali Abbasi qui a signé un film plus confortable que son précédent Border et qui se trouve lui aussi en compétition: on ira tous au Farhadi. PalmoChaos conquis.

Petit mot rapido sur Retour à Séoul, du franco-cambodgien Davy Chou, présenté à Cannes dans la section Un certain regard. La surprise est totale, mais le temps nous a manqué pendant le festival et nos gazettes ininterrompues pour dire tout le très bien que l’on en pensait. Le film suit Freddie (Park Ji-min, incroyable révélation, première fois à l’écran), jeune adulte qui atterrit en Corée du Sud. Elle n’a jamais mis les pieds dans ce pays où vivent ses géniteurs, qu’elle n’a jamais cherché à retrouver. À quoi ressemble un retour au pays quand on ne l’a jamais vraiment connu? Si sa mère refuse de répondre aux messages, elle va faire connaissance de son père biologique (le déchirant acteur sud-coréen Oh Kwang-rok), qui a refait sa vie et sombré dans l’alcoolisme. On ne vous dit rien de tout de ce qui se joue entre eux, mais sur les rapports filiaux, sachez que ce film bouleverse le regard et le cœur et l’on n’attendait pas Davy Chou (Diamond Island) à un tel niveau.

Enfin, la rédaction Chaos est éparpillée façon puzzle avec Les crimes du futur de David Cronenberg, que nous n’aimons globalement pas du tout… Mais un seul parmi nous a osé clamer haut et fort QU’IL AIMAIT BIEN LE FILM! A savoir le sémillant Morgan Bizet à qui on laisse les derniers mots de cette gazette…

« Vendu à tort comme un retour à l’horreur des premiers films de David Cronenberg (en gros, de Stereo à eXistenZ), Les Crimes du Futur prolonge la veine abstraite et désincarnée de son cinéma, initiée il y a 10 ans avec Cosmopolis. Le temps de la « new flesh » est révolu, remplacée par une chair avariée, agonisante, en voie d’extinction, qui ne ressent plus rien, pas même la douleur. Les corps produisent d’eux-mêmes des tumeurs-organes sans fonction, réduits à une valeur purement esthétique. Le stade terminal de l’art, le body art. Saul Tenser (Viggo Mortensen), accompagné de son assistante et amante Caprice (Léa Seydoux), en sont des figures éminentes, faisant du tatouage et de l’ablation des néo-organes du premier, une performance artistique prisée par des bourgeois décadents, en mal de sensation forte et d’émotion. L’émotion, justement, n’a plus place dans ce futur. C’est ce qui pousse une mère à tuer son enfant, inhumain, car doté de la capacité de digérer le plastique, en ouverture du film. C’est également ce qui rend les rapports entre les personnages si froids et si distants. Cronenberg filme pendant près de 2h des corps désirants, mais privés de jouissance, impuissants. Un monde devenu cancer, à l’image du personnage principal, malade, qui erre dans les rues d’une Athènes déserte et nocturne, drapé d’une toge et d’un masque noir, semblable à un patient d’hôpital. Il titube, tousse, déglutit lorsqu’il mange. Viggo Mortensen nous apparaît comme le double fictif du réalisateur, qui, à bientôt 80 ans, est au crépuscule de sa vie. L’intrigue, digne du film noir le plus abstrait, façon En quatrième vitesse de Robert Aldrich, n’est qu’un leurre, une succession de pistes inabouties, atrophiées. Tout ce film, ténébreux et porté par une magnifique partition de Howard Shore, pourrait puer le cynisme et la pose, si Cronenberg ne dévoilait pas, dans un ultime plan vertigineux, son dessein: l’affleurement d’une énigmatique et troublante émotion. Trop facilement rangé dans la catégorie du film-somme (ou best-of), Les Crimes du Futur, s’il communique avec le reste de l’œuvre de David Cronenberg, comme au fond tous ses autres films, en serait plutôt le testament. » M.B.

Quid de la météo-horoscope de Madame Soleil? Pour ce jeudi, deux films de la compétition se greffent à la carte et selon Madame Soleil, ils sont assez solides pour se retrouver « quelque part ». Un beau soleil intérieur pour Claire Denis et son Stars at noon qui, s’il est controversé, reste une pro-po-si-tion de ci-né-ma voyyyyeezzz, et un soleil avec des nuages pour Leila et ses frères, de Saeed Roustayi. Deux films qui brillent dans la boule de cristal mais que Madame Soleil peine à situer clairement quelque part au Palmares. Pas Palme d’or, mais Palme d’ailleurs.

PS. Big up à Arte qui, pour ses 30 ans, ne s’est pas laissé abattre par la grandiloquente teuf Elvis réservée aux UltraVIP des VIP à quelques mètres de là et qui a organisé un karaoké géant sur la plage Macé avec toutes ses archives musicales de concerts en live avec pêle-mêle du 99 ballons de Nena, Dja Dja d’Aya Nakamura, Angela de Hatik ou encore Marcia Baila des Rita Mitsouko. Sorry Elvis mais c’était ZE place to be.

PS2. Le Grand prix de la Semaine de la Critique, dédiée aux jeunes talents, a été attribué mercredi à Cannes au Colombien Andrès Ramirez Pulido pour La Jauria (soit la meute en français), sur le cercle vicieux de la violence dans ce pays d’Amérique du Sud.

Le film dépeint le quotidien de jeunes délinquants et criminels à qui un éducateur, Alvaro, tente de donner une seconde chance via une thérapie de groupe dans une maison abandonnée au cœur de la forêt tropicale. Dans l’atmosphère moite et asphyxiante de la forêt colombienne, la « rééducation » des jeunes ressemble plus à un emprisonnement qu’à une sortie vers l’avenir.

PS3. Morgan, qui a défendu Cronenberg plus haut, tenait aussi à ajouter que Top Gun Maverick, c’est fendard. Reprise de parole in da gazette: « Fameuse arlésienne des années 2010, la suite de Top Gun, mi-nanar culte mi-film génial de Tony Scott, qui lança la Tom Cruise mania en 1986 (tout le monde se souvient des Ray-Ban Aviator et du « Take My Breath Away » de Berlin), aura mis plus d’une décennie à voir le jour. Durement impacté par le suicide de Tony Scott, puis par le Covid, Top Gun Maverick sort enfin dans nos salles, avec Joseph Kosinski (Oblivion) à la réalisation. Les amoureux du film original ne seront pas déçus, l’ambiance feutrée et kitsch de Top Gun est bien au rendez-vous. Toutefois, plus qu’une superproduction nostalgique revisitant les eighties et ses fétiches, Top Gun Maverick est investi d’une autre mission: raviver la flamme du cinéma à l’ère des plateformes et de Marvel. Avec Tom Cruise, dernier des Mohicans montrant la voie à la nouvelle génération, le film touche au but. Ses scènes de voltige, tournées à l’intérieur des cockpits, impressionnantes et immersives, redonnent ses lettres de noblesse à un Hollywood moribond depuis trop longtemps. »

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