[CANNES 2022] GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 6

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La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 6: le choc Men de Alex Garland à la Quinzaine, Les amandiers de Valéria Bruni-Tedeschi et Holy Spider de Ali Abbasi en compétition, Nos cérémonies de Simon Rieth à la Semaine, Don Juan de Serge Bozon à Cannes première, Falcon Lake de Charlotte Le Bon à la Quinzaine, Last Night Dj Bozon saved my life, les prédictions de Madame Soleil…

Et la déflagration chaos eut lieu, à la Quinzaine des réalisateurs, ce dimanche soir, avec la projection de Men de Alex Garland, réalisateur des films Ex Machina et Annihilation et de l’excellente série Devs. C’est devenu une habitude, la Quinzaine se fait un devoir de garder dans son mix un créneau pour le fantastique, et on se souvient de quelques exemples frappants, comme Bug (2006) ou Mandy (2018). Cette année, Paolo Moretti a tiré un excellent numéro avec Men d’Alex Garland. À première vue, le film rappelle un genre de thriller horrifique comme le cinéma anglais en a produit des dizaines dans les années 70, mais il est réalisé avec une conviction robuste et alimenté par une profusion régulière et apparemment inépuisable de bonnes idées. Dont une dernière partie, proche du body horror, qui devrait marquer votre parcours de cinéphile (et créer bien de l’agitation dans les salles).

 

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L’histoire suit Harper (Jessie Buckley, parfaite), une jeune londonienne qui a loué dans la campagne anglaise un manoir pour se ressourcer après avoir assisté à la mort brutale de son mari. Lorsque le propriétaire lui fait visiter les lieux, elle ne peut que tomber sous le charme de cette maison rustique mais confortablement décorée, équipée et entretenue. Malgré tout, Harper n’arrive pas à se détendre, ni à éviter les souvenirs de l’épisode traumatique. Et les apparences commencent à lui jouer des tours: la majorité des gens qu’elle rencontre, le propriétaire, un policier, le prêtre local, le tenancier de bar, sans oublier un clochard nu à la peau jaune et couverte de pustules, tous ont tous la même tête, celle de Rory Kinnear, dont il faut saluer l’incroyable polyvalence. Gérard en parle plus en détails dans sa critique. Mais sachez que cet enthousiasme est très collectif au sein de la rédaction. Allez le voir avec des étoiles dans les yeux le 8 juin prochain.

Deux mots rapido sur deux films en compétition qui ont particulièrement divisé le Palmomètre (vous savez, notre tableau des étoiles Cannois, à suivre ici). Tout d’abord, Les Amandiers de Valéria Bruni-Tedeschi qui revient sur les années Amandiers. Cette époque où Patrice Chéreau avait formé une génération de comédiens avec son école de théâtre dans les années 80. Parmi eux, Agnès Jaoui, Vincent Perez, Thibault de Montalembert (qui apparait rapidement dans une scène) et donc queen Valéria. Une aventure éphémère mais intense dont se souvient précisément VBT. Pour ce film, elle s’est donc inspirée de son itinéraire à travers les personnages de jeunes comédiens qui vont passer le concours d’entrée, avec un Louis Garrel génial en Patrice Chéreau. Et à travers cette description, passent bien des choses, dont les convulsions d’une époque marquée par le sida et la culture (ah, la séquence Balavoine à l’autoradio!). Le film qui veut faire exister chaque personnage dans un groupe tel un corps vivant, n’élude rien, n’enjolive rien, montre parfois crûment comment ça se passait. C’était pas bien, c’était pas mal, c’était une époque, c’était comme ça et ce sont aujourd’hui des souvenirs lointains mais qui restent comme des fantômes à expier, comme le suggère joliment la fin. Pour certains membres du panel de critique, l’épreuve a été douloureuse. Mais pour celles et ceux, habitués au cinéma de Valéria, aimant la vitalité, l’humour, la légéreté de son regard et la tristesse souterraine de son cinéma (Un château en Italie, par exemple), comme de son écriture (la Noémie Lvovsky’s touch, ici co-scénariste), ces Amandiers sauront séduire et émouvoir.

 

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Ensuite, Holy Spider, nouveau long métrage du réalisateur du très adoré Border, présenté en 2018 dans la section Un Certain Regard et cette fois en compétition. Soit l’histoire d’un tueur de prostituées, «nettoyant» au nom de Dieu les bas-fonds de l’une des villes les plus sacrées d’Iran, sous les applaudissements de la population. Un thriller au pays des Mollahs, fallait oser quand même! Le cinéaste s’inspire d’un retentissant fait divers, il y a une vingtaine d’années, retraçant le parcours de l’assassin de 16 prostituées, qui lors de son procès a clamé avoir voulu nettoyer du vice les rues de Mashhad, l’une des principales villes saintes du chiisme. Ainsi, l’Araignée (c’est ainsi que ce tueur était surnommé) rode au guidon de sa moto dans les rues interlopes d’une ville où prostitution et drogue prospèrent – elle est située sur d’importantes routes de trafic en provenance d’Afghanistan. Les prostituées qui montent avec lui finissent le plus souvent étranglées, sur le sol de son appartement. Après avoir abandonné leur corps sur un bord de route, il appelle par téléphone un journaliste, toujours le même, pour revendiquer son crime. La police ne semble pas pressée de l’arrêter jusqu’à ce qu’une jeune journaliste venue de Téhéran se mette en tête de traquer elle-même le criminel et de le faire payer pour ses meurtres. Evidemment, le cinéaste, qui change totalement de registre par rapport à Border (avec moins de surprise, donc), n’a pas pu tourner dans la ville sainte, ni même en Iran – où il explique n’avoir jamais reçu de réponse à ses demandes d’autorisation de tournage (l’équipe a été expulsée de Turquie, où elle s’était repliée, sur pression de la République islamique, et a fini par recréer les décors en Jordanie). Ce qui intéresse Abbasi, c’est le tueur au double visage, père de famille pieux et rangé le jour, psychopathe la nuit (joué par l’acteur iranien Mehdi Bajestani). Loin de se clore sur l’arrestation du criminel, Holy Spider vaut également par sa deuxième partie, son parcours judiciaire au cours duquel il revendique ses actes au nom de la religion en plein procès, l’embarras des juges face au soutien de ceux qui voient ses crimes comme un «sacrifice». Jusqu’à sa condamnation à mort. Sera-t-il finalement exécuté? Jusqu’au bout, la pièce semble pouvoir tomber de n’importe quel côté. Pas sûr que le film, par trop classique, se retrouve au palmarès, mais on en reparlera bientôt puisqu’il sort dans les salles françaises le 13 juillet.

Du côté de la Semaine de la Critique, nous n’allions quand même pas rater Nos cérémonies, le premier long métrage d’un jeune réal de 26 balais (le doué et prometteur Simon Rieth) qu’on suit depuis un bon moment dans nos colonnes. Été 2011 à Royan. Tony et Noé sont deux frères très choupis (gros cartable façon Eté de Kikujiro sur le dos) à la relation quasi fusionnelle, qui s’adonnent au jeu de la mort et du hasard. Un accident soudain vient laisser des cicatrices et changer leur vie à jamais. Dix ans plus tard, arrivés à l’âge adulte, les deux frères retournent à Royan et retrouvent Cassandre, la fille qu’ils aimaient tous les deux enfants. Sauf que les deux loulous ont bien changé depuis le bac à sable et qu’ils partagent désormais un inavouable secret… Alerte expérience sensorielle très forte dès le premier plan de Nos Cérémonies: un gros plan Leonien ralenti d’un personnage face cam´ sur une plage, amplifié par un torrentiel bruit de vagues déferlant sur la plage. Une succession de plans fixes activant déjà le nuancier de couleur (jaune / rouge / bleu) qui régnera en maître pendant 1h40. On se croirait a priori en territoire Cattet / Forzani, mais la démarche touche ici à quelque chose d’un peu différent. Pas un seul plan de ce bijou technique ne paraît décoratif, et le film aligne des moments de bravoure formelle qui n’ont rien de l’obsession maniériste (le syndrome du «je te mets du Argento ici», «du De Palma par là» et «viens reprendre un petit peu de mon film arty qu’il est vraiment une démonstration de force visuelle»… 

On est déjà certain de ramener dans nos valises parisiennes quelques bribes marquantes (pourquoi est-on immédiatement ému aux larmes par la première partie de l’enfance qui, par petites touches, ravive autant de sentiments familiers et réveille notre cinéphilie ado – un plan repris de Mysterious Skin de Gregg Araki nous a achevé?). Et on va pas se mentir, ce n’est pas le cas de beaucoup de premiers longs-métrages made in France. Un élément non négligeable empêche cependant notre enthousiasme d’être absolument total: passé une heure, le scénario tourne un peu en rond-rond et égare légèrement le spectateur qui aurait peut-être eu besoin de plus d’intrigue pour être scotché jusqu’au bout. Il faut aussi dire cette chose totalement stupéfiante, surtout vu la nature très cinéma de genre du projet: vous y entendrez un décapant Et tu danses avec luiiiii alors que c’est bien le dernier endroit au monde où vous vous attendiez à voir surgir la crinière de C. Jérôme! Après tout, n’est-ce pas aussi un film sur les souvenirs d’enfance?

Sinon, ou vous ramène de bien bonnes nouvelles de la Quinzaine où un petit créneau dispo nous a permis de voir Falcon Lake, premier long de Charlotte Le Bon qui sentait un peu la cagade potentielle sur le papier (cf. les chefs-d’oeuvre de cinéma qu’ont pondu Michel Denisot et Mouloud ces dernières années). Eh bien, le film est réussi (parce que, oui, Cannes, c’est aussi le festival des surprises et des stéréotypes qui ne demandent qu’à être infirmés!). Pour les vacances d’été, Bastien, 13 ans, quitte Paris avec sa famille pour le calme d’un chalet au bord d’un lac québécois où sa mère, Violette, a grandi. Ils s’installent chez une amie de longue date, Louise, et sa fille Chloé, 16 ans. À cet âge là il s’en passe des choses dans le pantalon de nos ados, et on ne spoilera rien en vous disant qu’une romance, ou une wanna-be romance du moins, va venir se glisser là-dedans.

On a un peu peur du film au début quand on voit Monia Chokri débarquer dans la cuisine en alignant les punchlines (nous nous mettons à prier Charlotte: please, not another Dolan movie!!!!!) Et pourtant, le film se révèle largement au niveau, évite les grandes embardées lyriques sentant le préfabriqué film moment-Nutella comme Le Otto Montagne par exemple, pour préférer resserrer son cadre autour de personnages souvent circonscrits à un petit espace (on s’y réfugie d’ailleurs souvent sous une cape de fantôme, en référence à une légende fantastique locale), cadre qui de fait favorise le rapprochement entre corps acnéiques! Le film dégage une tendresse folle, une science du rythme assez bluffante, et montre admirablement ce moment de déconfiture émotionnelle qui vous saisit lorsqu’au cours d’une soirée qui commence bien, vous voyez votre amoureuse potentielle finir dans les bras d’un type lambda dont le seul avantage est qu’il est plus confiant que vous. Et c’est ce petit rien qui fait tout… Quelques mots, en passant, sur Les Pires, présenté au Certain Regard, porté par les duettistes Lise Akoka, Romane Gueret, qui évite (de peu) les pièges que pose le «film naturaliste aux accents documentaires posant sa caméra sur des gens du Nord un peu différents de nous, un peu hystériques sur les bords, qu’on va aller filmer pour en faire un bon vieux documentaire animalier.» Le pitch? Un tournage va avoir lieu cité Picasso, à Boulogne-Sur-Mer, dans le nord de la France. Lors du casting, quatre ados, Lily, Ryan, Maylis et Jessy sont choisis pour jouer dans le film. Dans le quartier, tout le monde s’étonne: pourquoi n’avoir pris que «les pires»? Les quatre mômes en question y font mouche et, si le film tire parfois un peu trop sur la corde émotionnelle (des scènes d’embrouille destinées uniquement à disséminer du rythme dans le récit), il n’aura aucun mal à conquérir les petits comme les grands…

Il n’y a que notre Serge Bozon national pour réunir dans une même scène Tahar Rahim et Bernard Eisenchitz, déjà aperçu à la terrasse des Deux Magots (et 50 ans plus tôt) dans un sommet qui s’appelle La Maman et la Putain en ouverture de Cannes Classics! Et il n’y a que notre Serge pour proposer une relecture de Don Juan aussi zarbie (et aussi différente de ce que promet son affiche grand-public). Abandonné le jour de son mariage, un comédien qui répète le classique de Molière reconnaît en d’autres femmes la belle qui l’a éconduit (Virginie «everywhere in time» Efira). Étrange paradoxe pour un cinéaste qu’on aime bien ici dans nos colonnes, qu’inspire peut-être une fatigue festivalière portée à son paroxysme en ce dimanche qui n’a rien de saint: si le film s’affiche comme plus commercial que d’ordinaire, il semble aussi moins lisible, curieusement plus déroutant que ses précédents objets (qu’on aime!). La greffe avec Tahar prend difficilement au début du film (on comprendra plus tard que le film est aussi une réflexion sur le mauvais jeu d’acteur, mais exiger de nous de piger ça en temps et en heure, c’est mal comprendre les lois qui régissent notre organisme a l’heure actuelle!) Les parties en chanté sont bien moins virevoltantes que dans les comédies musicales qu’on connaît, et Bozon préfère s’attarder sur des plans séquences avec personnage unique entonnant brillamment leur partition seul face au piano: Efira y est parfaite, Alain Chamfort en Commandeur habitué du fond des troquets y est tout simplement dément, ce qui devrait suffire pour vous convaincre de vous déplacer… D’ailleurs, on en est sûr, vous avez envie d’écouter du Alain (à qui l’on décerne une Palme).

Au Silencio, c’est Serge Bozon himself qui s’est emparé des platines pour nous partager quelques uns de des morceaux de northern folk préférés, avant de laisser place à ces doux énergumènes de La Femme pour une nuit endiabléeeee (avant le Mysius tonight):

Pour finir, Madame Soleil vous transmet son bulletin du lundi 23 mai. Avec un Desplechin revu à la baisse, une Bruni-Tedeschi rayonnante et un Abbasi derrière le Suquet. Plus d’informations dans son horoscope du jour à consulter ici, et pour retrouver toutes les étoiles de notre Palmomètre, rendez-vous sur cette page du tableau. James Gray, toujours en tête, et pour Madame Soleil, c’est lui qui, pour l’instant, fait office de grand favori. L’alignement des planètes, c’est bon pour cette fois?

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