Présenté à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes 2022, Men, qui sort en salles le 8 juin, est une merveille de cinéma chaos qui devrait marquer votre parcours de cinéphile.
C’est devenu une habitude, la Quinzaine se fait un devoir de garder dans son mix un créneau pour le fantastique, et on se souvient de quelques exemples frappants, comme Bug (William Friedkin, 2006) ou Mandy (Panos Cosmatos, 2018). Cette année, Paolo Moretti a tiré un excellent numéro avec Men d’Alex Garland. À première vue, le film rappelle un genre de thriller horrifique comme le cinéma anglais en a produit des dizaines dans les années 70, mais il est réalisé avec une conviction robuste et alimenté par une profusion régulière et apparemment inépuisable de bonnes idées.

L’histoire suit Harper (Jessie Buckley, parfaite), une jeune londonienne qui a loué dans la campagne anglaise un manoir pour se ressourcer après avoir assisté à la mort brutale de son mari. Lorsque le propriétaire lui fait visiter les lieux, elle ne peut que tomber sous le charme de cette maison rustique, mais confortablement décorée, équipée et entretenue. Malgré tout, Harper n’arrive pas à se détendre, ni à éviter les souvenirs de l’épisode traumatique. Et les apparences commencent à lui jouer des tours: la majorité des gens qu’elle rencontre, le propriétaire, un policier, le prêtre local, le tenancier de bar, sans oublier un clochard nu à la peau jaune et couverte de pustules, tous ont tous la même tête, celle de Rory Kinnear, dont il faut saluer l’incroyable polyvalence. Mais la bande-annonce l’avait déjà révélé, laissant un peu redouter d’en avoir trop montré.

C’est vrai, en partie: on a déjà vu beaucoup de ce genre d’histoires qui décrivent l’univers mental d’un personnage hanté par un traumatisme qu’il a besoin d’identifier et de résoudre. Ici, il s’agit autant d’un cas de culpabilité consécutive à un deuil, que de la difficulté des relations homme-femme, et Garland a choisi de l’illustrer en utilisant des métaphores simples, mais inventives. Par exemple, de la même façon que Roger Corman avait montré dans House of Usher comment un lieu reflète la psyché du personnage qui l’habite, Garland fait la même chose ici, accentuant la couleur rouge des couloirs de la maison à mesure que l’agitation monte chez Harper. Il y a aussi des jolies trouvailles sonores, comme lorsque Harper, en jouant avec l’écho d’un tunnel, invente une sorte de signature sonore qui sera exploitée plus tard dans le film.
Petit à petit, la culpabilité qui ronge Harper finit par se matérialiser (en même temps qu’apparaissent les multiples raisons qui avaient justifié son divorce), et Men bascule alors dans une forme de body horror qui rappelle ce que Brian Yuzna faisait à l’époque de Society. La dernière demi-heure, qui décrit ce qu’il conviendrait d’appeler androgénèse, est proprement hallucinante, chaque scène donnant naissance à une suivante encore plus incroyable. À coup sûr, le film restera dans les mémoires. G.D.
Men, de Alex Garland, présenté à la Quinzaine des réalisateurs. En salles le 8 juin.
