Certains diront hasard des calendriers, d’autres crieraient au versus sur le ring. Il est vrai que le face-à-face entre Immaculée et The First Omen, puis celui entre Smile 2 et The Substance révèlent d’étonnantes similitudes, formant de troublants doubles programmes. Et si c’était bien plus que ça? (à lire après voir vu ces quatre films)

Immaculée / The First Omen: Nonnes en stock
Une sortie le 22 mars pour Immaculée. Une sortie le 5 avril pour The First Omen. Soit presque deux semaines de séparation pour ce retour en grande pompe du nunsploitation… par l’intermédiaire d’un pays – en l’occurrence les States – qui n’a d’ailleurs jamais été très intéressé par le genre, excepté dans les années 40/50 quand il fallait prêcher la bonne parole. On attendait cependant ni l’un (un réalisateur sorti de nulle part), ni l’autre (une prequel inutile d’une saga qui n’avait pas besoin d’être ramené à coups de défibrillateur). Le «petit» budget – Immaculée donc – rafle la mise, s’amusant même durant de sa promo en affichant les critiques négatives des intégristes furieux. Le gros missile de studio se plante, mais marque tout de même ceux qui l’ont vu. Outre le fait que les deux films se passent dans un couvent en Italie, ils partent exactement du même postulat: une jeune nonne américaine au passé trouble qui doit faire ses preuves au pays des spaghetti. Un hospice dans Immaculée, un orphelinat pour First Omen. Reflet inversé.
Séduite, léchée, droguée, outragée par messire la bête, avant d’expulser bave et quantité de liquides divers sur le parvis de l’église en hommage à Possession: le calvaire de Sœur Margaret dans First Omen renvoie directement aux précédents travaux de la réalisatrice Arkasha Stevenson, dont le Brand New Cherry Flavor malmenait à loisir le corps de son héroïne, dégueulant des chatons ou explorant peu prudemment un nouvel orifice façon Vidéodrome.
Avec assurance, cette prequel de La malédiction déroule son programme satanique: si jeu de dupe il y a, on sait bien évidemment que c’est l’héroïne et non sa protégée qui sera la maman de Damien l’antéchrist. La surprise ne tient pas tant à cette révélation, mais au pourquoi et au comment. Les autorités religieuses ne se sont pas tournées vers le satanisme par plaisir: en plein cœur d’une Italie des années 70 pleine de bruit et de fureur, il faut flanquer la pétoche à la nouvelle génération pour qu’elle revienne à confess’. Et quelle meilleure manière qu’en faisant revenir l’antéchrist lui-même? Parabole habile sur les méthodes de la sainte église: malmener les fidèles dans l’espoir de réactiver leur foi.

Immaculée évoque aussi une grossesse non désirée, ici débarrassée de l’acte de chair : l’insémination est à titre scientifique, et une crypte souterraine abrite un labo élaboré. Mais on ne court plus après le fils de Satan: c’est le Fils de Dieu qu’on essaye de répliquer. Une divine intervention vécue comme le plus grand des cauchemars et que son héroïne stoppera dans un dernier geste quasi-zulawskien, après avoir tout de même pété la gueule à une tripotée de nonnes et de prêtres. Si First Omen est plutôt du genre à sortir le tournevis pour démonter l’image de l’église, Immaculée y va avec le marteau-piqueur. Chapeautée par l’actrice principale elle-même, l’entreprise d’Immaculée prend la forme d’un message adressée à la gent masculine mal intentionnée (la première à scruter l’héroïne dès la scène d’ouverture) et aux grenouilles de bénitiers: Sydney Sweeney, vite cataloguée comme une Marylin moderne et dont le rôle de biche égarée de Euphoria n’a pas dû aider, y plante les fondations de sa forteresse. Un my body my choice en lettre de sang.
Smile 2 / The Substance: le Glamour à mort
À l’exception d’un budget quasi-équivalent (entre 15 et plus de 17 millions de dollars) et une durée dépassant les deux heures, Smile 2 et The Substance n’ont a priori rien en commun: nous avons la sequel d’un It Follows-like jouant la corde du jumpscare fest d’un côté, et de l’autre un conte kitsch sur une Dorian Gray moderne. Quasi un mois entre les deux sorties, et pourtant l’un pourrait être la mise en bouche du second. La star du cinéma oubliée et la pop star sur le retour auraient bien des choses à se dire: en voulant garder la face, elles vont se heurter à leur phobie number one. Qu’il s’agisse de rater son comeback ou de vieillir à vitesse grand V, la peur est la même: l’impossibilité de retrouver la gloire et la peur de l’abandon. Et si Fargeat reste très évasive sur la bio fantôme de son personnage (quelques prix, quelques affiches et rien d’autre), Smile 2 surprend à rendre le parcours de la jeune femme aussi convaincant que possible, avec chansons écrites pour l’occasion, scènes de chorégraphies ou clips entraperçus, réussissant bien mieux à créer une bulle pop imaginaire que Trap et sa Lady Raven de pacotille.
Derrière les sourires maléfiques et les chairs fendues, les deux films, très E.C Comics dans leur confection façon fable horrifique sardonique, parlent de l’horreur du rise and fall, de la pression de la perfection, de l’interdiction à l’erreur. Et d’y redoubler d’effort quand on est femme. Sourire, toujours sourire. À en mourir, à s’en péter les dents. Surprise, les deux films iront, comme beaucoup l’ont remarqué, jusqu’à se terminer de la même manière: mourir sur scène, figé dans la gloire et dans le sang, devant un public horrifié. Dalida en ferait une tornade dans sa tombe.

On s’étonne de retrouver aussi un motif fort cronenbergien, mais pas usé de la même manière: celui de la cicatrice, rappel du trauma et de la faute (l’accident de voiture pour Krista, l’existence du double pour Elizabeth/Sue). Toutes prêtes à se rouvrir ou à s’infecter bien sûr…

Double feature bien sûr, mais quadruple feature, pourquoi pas? Car ce qui lie finalement tous ces films, outre une poignée d’actrices qui se donnent quasiment sans réserve à s’en péter l’épiderme, la mâchoire et les orbites, c’est bien un seul sujet: le corps des femmes.

En bikini rose ou sous un voile, de maternités en sourires imposés, en passant par les plaies ouvertes, l’auto-mutilation, les corps gonflés, compressés ou déchirés, tout converge dans une symphonie viscérale qui nous susurre que la place des femmes est toujours aussi auscultée, malmenée et interrogée. Par un autre hasard nauséeux, c’est l’Italie et les States qui se retrouvent en toile de fond, soit deux pays en voie de fascisation accélérée. Derrière le grand-guignol, la chair a un goût sacrément amer.



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